lundi 27 avril 2015

Patient : Florine. Entretien : 10 (partie 1)



"Je disparais un putain de mois et c'est le bordel à zombieland? Purée Robert qui veut te bouffer et les fantômes Bernart qui veulent te défenestrer. T'as fait fort Psyman. Ouais, très fort.
-J'ai fait de mon mieux mais bizarrement mon mieux s'est avéré tout pourri."

Ça a fait rire Florine. Elle s'était assise en tailleur dans le fauteuil où elle avait ses habitudes lors de nos entretiens, la tête toujours enfoncée dans la capuche de son sweat.

"Je présume que je dois te raconter mon trip? C'est ce que tu attends hein. Bon...le soir où tu t'es fait agressé par Vladimir j'ai cru devenir folle. Tu sais que j'ai failli déglinguer du flic? Si l'autre bizarroïde à la jambe de bois n'était pas intervenue je l'aurais fait. Le Conseil a vite été mis au courant et alors que tu étais conduit à l'hôpital un policier a débarqué là bas. Genre inspecteur avec trenchcoat et lunettes. Il nous a foutu la pression alors que franchement c'était carrément pas le moment. Quel connard, j'te jure.
-Quel genre de pression?
-C'était : soit vous réglez cette affaire de vampire agressif entre vous soit on s'en occupe. Je caricature mais c'était grosso modo ça. C'était totalement con de sa part puisqu'on commençait déjà à s'organiser pour traquer Vladimir.
-Vous ne perdez pas de temps.
-On est ultra réactifs. Mais...Mehdi, merde quand même, c'était toi là. C'était toi qui te retrouvais à l'hosto à cause de l'un des nôtres. Dans ma tête c'était du milkshake. Du milkshake au piment. Limite je faisais disjoncter tout le monde au Conseil. Je voulais partir sur le champ fracasser Vladimir. Mais nos procédures sont plus fortes que les affects d'une vampire en colère. Alors une fois qu'on a rassuré les Renseignements Généraux on a établit une marche à suivre. Le jour où je suis venue te voir à l'hosto je partais pour l'est en bagnole à vitres fumées avec deux autres chasseurs.
-Avec comme consigne de trouver et buter Vladimir?
-Non de le trouver et le raisonner. Les deux types qui m'accompagnaient devaient autant persuader Vladimir de ne jamais revenir que de m’empêcher de l'éliminer sans réfléchir. On roulait de nuit, les mecs se relayant au volant. Nous suivions les traces de Vladimir qui avait bénéficié d'une aide active pour réussir à nous devancer d'autant de temps. C'était fou, en quelques jours il était déjà sorti du territoire national et traversait l'Allemagne. Nos contacts ne savaient pas grand chose ou nous envoyaient au mauvais endroit. Sans déconner plus on s'enfonçait dans les terres et plus on rencontrait de l'hostilité de la part de nos congénères. Auparavant ils ne nous aidaient pas forcément de gaieté de cœur mais ils le faisaient quand même par instinct d'autoconservation. Mais là on me dévisageait comme si j'étais une pestiférée. C'était déprimant à mourir. Je courais après Vladimir pour eux, pour les miens, pour les vampires mais je ne me sentais pas aimée du tout Psyman.
-Ta réputation te précédait...
-C'est carrément ça! Ça faisait longtemps que je n'avais pas participé à une traque mais j'étais devenue un oiseau de mauvais augure. Quelle bande d'ingrats! Tant bien que mal on était sur les pas de Vladimir. En Allemagne ça a plutôt été. Mais en Autriche on en a bouffé de la route de campagne la nuit tombée à se perdre et à tourner en rond suite à des indications foireuses de vampires locaux. En Autriche je suis détestée. C'est là que j'ai tué l'Aristo. Cet enfoiré a failli provoquer l'épuration des nôtres et il est adulé là bas, t'imagine? Le plus pathétique c'est que malgré leur adoration pour ce fou furieux les vampires autrichiens respectent les mortels et se font discrets. Une belle bande de couilles molles."

Florine a pesté pendant une bonne minute lançant à des ennemis invisibles une flopée d'insultes. Puis, elle a soufflé un bon coup pour reprendre son récit :

"Vladimir continuait sa route. D'un côté ça nous rassurait puisque il ne tentait pas de revenir en France. Mais ça compliquait la traque. On arrivait dans des zones que je ne connaissais pas trop contrairement à mes accompagnateurs qui maitrisaient bien les langues locales. Vladimir avait parfois une semaine d'avance sur nous. Il s'était enfui de Paris dès l'agression et il y a fort à parier qu'il s'était déjà préparé à une telle éventualité en balisant une route de retraite dans le berceau des vampires. On a perdu un temps fou en République Tchèque. Un vampire multiséculaire au visage pourtant presque enfantin et personnage respecté dans la communauté nous a induit en erreur. C'est un partisan de la ligne dure. C'est pourquoi il vit à la campagne, loin de tout. Je ne pourrais pas te jurer qu'il ne tue pas de mortels Mehdi mais sans preuve il reste une figure importante auprès des vampires de l'ouest. Il nous a envoyé en République Tchèque pour que dalle. Là bas t'as peu de vampires et ce sont des vampires bien agressifs, ce qui explique au passage leur faible nombre.
-Comment ça?
-Bah ils se font vite remarquer et les renseignements tchèques sont plutôt efficaces. Pas mal de vampires du coin se sont fait cramer. Le Conseil ne s'en émeut pas plus que ça. Bien fait pour leur gueule comme on dit. Donc après être revenus en Autriche on s'est retrouvé au milieu d'une forêt à ne pas savoir quoi faire avec un GPS en rade et des infos contradictoires. C'est le Conseil qui via un téléphone satellite nous a filé un tuyau pour continuer notre route. Un vampire loyal avait croisé le chemin de Vladimir et de fil en aiguille avait fait remonter l'info à Paris. Ouf! Direction la Hongrie, patrie des loups garous.
-Tu en as croisé là bas.
-Croisé non mais entendu oui! Leurs hurlements glaçants qui balaient la rase campagne de nuit. J'ai peur de rien mais les loups garous...On se regardait, les deux mecs et moi. On s'assurait que nos lames en argent étaient à portée de main...
-Des lames en argent, l'ai-je interrompu.
-Oui, c'est plus efficace que des balles. C'est ce que j'aurais du utiliser contre Sacha, a t-elle répondu dans un rire qui paraissait discordant. En Hongrie on a trouvé personne pour nous héberger en journée. On a dormi dans la bagnole, cachés dans une entrée d'égouts désaffectée. Comme des clodos. Merde, je suis Florine, on me fait pas dormir comme une clocharde dehors en plein jour. On connaissait une bande de vampires qui aidait les dissidents à se planquer et à se retourner. On a débarqué là bas et on a du les castagner. Tu sais ce que ça m'a rappelé? Il y a encore un an quand je me bastonnais dans Paris. Sous la menace ils ont fini par cracher le morceau. On en a embarqué un avec nous pour être sûrs de ne pas se faire avoir. Au moment de franchir la frontière roumaine on l'a balancé par la portière avec un grand coup de ranger dans le bide. Il a roulé sur plusieurs mètres et à fini sa course dans un fourré.
-La Roumanie, le pays des vampires.
-Exact! Les musulmans ont la Mecque nous on a la Roumanie et plus précisément la Valachie.
-La Valachie?
-L'empire de Vlad l'empaleur.
-Dracula?
-Oui! Dra-Cu-La! Enfin, il est devenu Dracula dans les œuvres de fiction. Il n'avait rien de vampire, lui. En revanche on raconte que les premiers vampires seraient apparus dans la région. D'où certainement la confusion autour de Vlad. Tu connais les vampires civilisés de Paris...
-Civilisés? Tu parles de ceux qui tabassent des mortels dans la rue ou de celles qui balancent d'autres vampires du haut d'une mezzanine dans un bar, lui ai-je rappelé.
-Connard. Bon, ok, t'as raison. Mais dans certaines régions de Roumanie, dans les coins les plus isolés, les vampires ils te bouffent direct le visage en proférant des espèces d'incantations dans une langue que seuls quelques érudits peuvent comprendre. A chaque nouvelle rencontre avec l'un des nôtres on sentait une putain de tension. Notre présence les rendait nerveux. Faut dire qu'ils ne devaient pas être habitués à voir une si jolie nana comme moi. T'aurais vu leurs tronches, on se serait cru dans un film d'horreur.
-En Roumanie les vampires sont d'une race différente?
-Il est admis que les tout premiers vampires étaient assez monstrueux, des sortes de goules. Ils se buvaient entre eux. Je ne sais trop comment, et je ne veux pas le savoir, leurs gènes se sont transmis jusqu'à aujourd'hui. Du coup beaucoup de vampires des fins fonds de la Valachie ont des traits similaires à K. Tu te rappelles?
-Ouais, le monstre du Conseil Vampirique.
-Lui même. Ces traits physiques sont devenus, dans leur tradition, les signes de la race pure. Si j'étais issue d'un monstre en ligne direct je n'y trouverais rien de glorieux. Même des vampires bicentenaires se voient rejetés parce qu'ils n'ont pas ce physique disgracieux.
-Il y aurait des vampires devenus vampires sans avoir bu le sang d'un autre vampire?
-A l'origine oui, forcément. Mais tout ça n'est pas clair. Et quand on a mis les pieds là bas on s'est retrouvé au beau milieu d'une guéguerre interne entre les true et les bâtards. Les mecs se fritaient dans leur cambrousse ou dans des souterrains mal éclairés. Ça n'avait ni queue ni tête. Nous on cherchait cet enfoiré de Vladimir et bien sûr personne ne voulait lever le petit doigt pour nous aider. Au mieux on se faisait insulter, au pire on nous cherchait des noises. Même si Vladimir n'a pas d'ascendance remontant aux tout premiers vampires sa haine des mortels l'a rendu sympathique à la communauté locale des buveurs de sang. Les tenants d'un courant historique sont prêts à aider un fugitif si celui-ci défend le droit de vider un mortel de son sang ou au moins le bastonner à sa guise. On se trouve des alliés comme on peut hein.
-Comment vous l'avez trouvé alors Vladimir?
-Même au fin fond de cette zone hostile il y a des vampires qui aspirent à la paix. Ils sont rares mais ils existent. Une nana, vampire depuis cent cinquante ans, nous a indiqué où trouver ton agresseur. Il se cachait dans un grand manoir situé sur une colline à l’orée d'une forêt. C'est une grande bâtisse qui s'est révélée être un centre d'accueil pour les transfuges en vue de préparer leur retour à l'ouest ou de les installer définitivement à l'est. Alors, comme des gens civilisés, nous nous sommes présentés au lieu-dit et nous avons frappé à la porte..."