lundi 26 janvier 2015

97-"Ce n'est plus mon problème"



En pleine nuit, alors que je rêvais d'une loutre jonglant avec des pneus enflammés, j'ai reçu un appel de Steeve. Il venait de passer chez Robert pour voir comment il allait. Il l'a trouvé enfermé dans un placard, celui-la même où le zombie se trouvait la première fois que je lui ai parlé. Robert ne voulait plus en sortir. Il disait se détester, qu'il avait honte de lui, qu'il était un animal comme ses parents et ses sœurs. Steeve a tout essayé pour lui faire ouvrir la porte, en vain. Néanmoins le zombie lui a confié qu'il mangeait quotidiennement (les cerveaux de mouton apportés dans un seau par le vampire). Il ne voulait pas que la faim lui fasse de nouveau "péter un plomb". Au ton de sa voix Steeve me paraissait désemparé. Il me demandait conseil.
Que pouvais-je dire? Qu'aurais-je du faire? Je restais silencieux au téléphone. Je n'avais aucune envie de réfléchir au cas Robert. Je ne voulais pas l'aider. Je voulais que lui et sa famille sortent de ma vie. J'en avais plus rien à foutre. Steeve ne pouvait pas comprendre cela du haut de sa position de buveur de sang. Il ne risquait rien lui et ne se serait jamais fait courser par Robert dans ce souterrain. Quand bien même ce dernier se serait montré agressif envers lui il l'aurait esquivé avec facilité et certainement mis K.O sans problème. Cet épisode m'avait montré à quel point j'étais faible sans Florine et combien ce monde étrange m'était hostile. La nuit qui a suivi mon sauvetage par Steeve je me suis senti merdique.
Que pouvais-je faire? Rien. C'était décidé : je ne ferais rien. J'ai dit à Steeve que ce n'était plus mon affaire. Ne pouvant pas croire ce que j'étais en train de dire il m'a fait répéter mes paroles.

"Ce n'est plus mon problème Steeve!"

Le vampire m'a demandé de prendre du temps pour réfléchir. Selon lui Robert devait parler avec quelqu'un de qualifié. Je m'en foutais. De mon point de vue un mortel n'avait pas à fréquenter un zombie. C'était trop dangereux et ce depuis le début. Je l'avais dit à Florine à l'époque mais elle avait réussi à me convaincre du contraire. Je n'avais pas les épaules pour ça. Alors Robert pouvait bien rester enfermé dans son putain de placard et y crever.

samedi 24 janvier 2015

Patient : Jeanne. Entretien : 5



"C'était à Meudon!
-Vous ne pouviez pas sortir plus près? Robert ne voulait pas voir les étoiles sur le champ de Mars?
-On ne voit pas les étoiles sur le champ de Mars Jeanne. A cause de la pollution lumineuse.
-La quoi?
-La pollution lumineuse. C'est l'impact de l'éclairage urbain sur...
-Franchement, Meudon! Vous le saviez que je ne pouvais pas m'éloigner de ma cathédrale. Meudon!
-Dites vous que vous avez loupé l’inintéressante visite du bunker de Sacha et mon enfermement avec Robert.
-Oui, sale histoire hein.
-J'ai failli mourir bouffé par un zombie donc ouais sale histoire. Merci pour votre compassion.
-Hey, c'est vous le psy, pas moi. C'est à vous de compatir. Et là en l’occurrence de compatir au sujet de ma solitude et du fait que vous m'avez laissée toute seule comme un sac à patates de huit siècles.
-Vous exagérez. Et sinon, où en sont vos envies de faire sauter Notre-Dame?
-Elles se sont calmées mais si vous m'oubliez encore elles risquent de revenir et cette fois ci ce sera le grand boum!
-Vous dites que vos envies de tout faire péter se sont calmées, ça veut dire que malgré tout vous vous sentez un peu moins seule, non?
-Vous me forcez à venir chaque mercredi dans le centre, donc forcément je suis moins seule.
-Je ne pense pas avoir le pouvoir de forcer une gargouille à faire quoique ce soit.
-Vous avez peut être plus de pouvoir que vous le pensez Monsieur le psychologue! Et côtoyer Sacha c'est pas une sinécure.
-En tout cas vous avez l'air de bien vous entendre, vous parlez souvent avec lui.
-Ça montre à quel point je suis seule! Pour parler avec Sacha faut vraiment être désespérée non?
-Non, il peut être assez touchant quand...
-Touchant? Il est d'un ennui! Et puis c'est quoi cette manie qu'il a de trimbaler des bières dans ses poches? Il est énervant, pas touchant.
-Mais vous vous entendez pas si mal que ça avec lui Jeanne.
-Un jour je lui arracherai la tête, vous verrez si je m'entends bien avec lui. Nom de Nom. 
-Et vos amies gargouilles, vous avez de leurs nouvelles?
-Non, aucune. Depuis le temps elles doivent être mortes. Ou alors elles me font salement la gueule.
-Vous êtes peut-être la seule gargouille de Paris. Comment vous le vivez?
-Je dois le vivre d'une façon particulière? Je ne sais pas moi...je le vis plutôt mal je pense. Personne ne peut comprendre ce que c'est d'être comme moi. Transformée en pierre la journée, incapable de dépasser les limites de Paris en volant. Gardienne d'un tas de pierres froides. Ouais c'est pas la panacée d'être une gargouille. Mais c'est comme ça, je dois l'accepter je crois. Si j'étais optimiste, ce que je ne suis pas, je dirais que c'est bien d'être unique en son genre. Qu'au moins on se démarque des autres. Mais est-ce que ça vaut quoique ce soit quand on le compare à la solitude? Pas sûre Monsieur le psy.
-En tout cas moi je suis très content de vous connaître et c'est un honneur pour moi de côtoyer LA gargouille de Paris.
-Même si vous en faites un peu trop je prends ça pour un compliment.
-Vous avez une forte personnalité et votre présence est très appréciée dans le centre.
-Dans le centre peut-être mais pas quand vous décidez de sortir sans me prévenir pour aller à Meudon.
-Jeanne..."

lundi 19 janvier 2015

95-La nuit du zombie : sa vraie nature



En début d'après midi la famille de Robert a commencé à se montrer nerveuse. Leurs coups sur la porte qui nous séparait d'eux se sont intensifiés. Robert, qui n'avait pas bougé d'un pouce de sa place, poussait des râles à l'unisson de ceux de ses parents et de ses sœurs. Il faisait chaud et ces sons venus d'un autre monde ajoutaient à l'ambiance poisseuse et inquiétante du lieu. Il restait cinq ou six heures avant que Steeve puisse se déplacer en toute sécurité. Je n'ai jamais autant souhaité sa présence qu'à ce moment là. Je commençais à suer. J'avais soif et il n'y avait pas l'ombre d'une goutte d'eau ici. J'ai enlevé mon blouson et me suis mis en t-shirt puis je me suis collé au mur pour profiter de sa relative fraîcheur. Les plaintes du zombie m'agaçaient prodigieusement.

"Vous pouvez arrêter ça s'il vous plaît? Vos râles là, c'est insupportable!
-Raahh...
-S'il vous plaît! J'ai chaud, j'ai soif et j'aimerais être ailleurs qu'ici alors arrêtez!
-J'ai faim."

Sa réponse m'a fait tressaillir mais je me suis vite ressaisi :
"Il vous faudra attendre le retour de Steeve. Il devrait être là dans quatre heures à tout casser.
-Je me sens pas bien. J'ai faim..."

Robert déconnectait petit à petit du monde des vivants. Il semblait presque en transe. J'ai du supporter le concert de sons zombiesques pendant des heures. J'en venais à me boucher les oreilles, recroquevillé contre le mur. Je criais sur le zombie. Je lui disais de fermer sa gueule. Je n'en pouvais plus. A cela s'ajoutait les problèmes de batterie de ma lampe frontale. L'intensité de la lumière se réduisait et je ne pouvais plus voir grand chose à plus de trois mètres devant moi. Je devais éteindre la lampe plus souvent et plus longtemps me confrontant ainsi aux gémissements glaçants dans l'obscurité la plus totale. Les mains sur les oreilles j'avalais ma salive pour m'hydrater un peu. Ma gorge commençait à me faire mal. Dans un demi sommeil, bercé malgré moi par les voix d'outre tombe, je divaguais. Je voyais  Florine qui me disait que tout ça était une bonne blague. Steeve qui, tout pectoraux devant, faisait sauter la porte d'entrée et terrassait le zombie. La famille de Robert qui dansait devant moi pour fêter un anniversaire. Quand je me suis réveillé (ou en tout cas quand j'ai repris mes esprits) Robert marchait sur les objets que j'avais dispersés au sol comme système de sécurité. Il avait le pied coincé sur une grosse boite de conserve et ne savait pas comment s'en dépêtrer. En tournant sur lui même le zombie faisait racler le métal de la boite sur le sol. Ce bruit extrêmement désagréable surexcitait les autres zombies de l'autre côté de la porte d'en face. Robert ressemblait à un clown dans un numéro destiné à faire rire les enfants.

"Reste où tu es! lui ai-je lancé. Ne bouge plus!"

Il ne m'écoutait pas mais il n'avançait plus, toujours entravé par la boite de conserve avec laquelle il avait fini par abandonner la lutte. Il est resté comme ça une bonne heure, les bras ballants et la tête baissée. Dans le faible halo que dégageait ma lampe je pouvais voir des filets de bave descendre de sa bouche. Ses parents et ses sœurs, eux, continuaient de marteler leur porte. Des boum, boum, avec une fréquence quasi métronomique. J'ai trouvé un gros classeur posé sur un bureau à ma droite. Il était en carton dur avec des angles renforcés avec du métal. Il constituait une arme ridicule mais une arme quand même. Avec les coins de l'objet je pourrais avec suffisamment de force enfoncer le crâne touffu du zombie. En tout cas je tentais de m'en persuader.
Alors que la fine ligne de lumière du jour délimitant la porte d'entrée disparaissait totalement ma lampe s'est mise à faiblir dangereusement. Je devais continuellement taper sur mon front pour lui redonner un peu de tonus. Dans une pâleur bleutée devenue stroboscopique Robert a relevé la tête et s'est mis à pousser bien plus que des râles : des grognements. Je ne l'avais jamais entendu grogner et je me disais que ce n'était clairement pas bon signe. Sa famille en faisait de même. Il s'est avancé en ma direction en claudiquant toujours handicapé par la conserve coincée autour de son pied. Mais sa route s'est vite trouvée barrée par le bureau que j'avais placé en travers. Il se cognait et se cognait encore contre le meuble. Ses capacités de réflexion s'étaient amoindries. Je me tenais toujours bien éloigné de lui, classeur à la main, dans l'axe du bureau qui tenait bon dans son rôle de barrière protectrice. Malheureusement un éclair de génie lui a fait prendre un chemin différent et il a pu se dégager de l'obstacle. Il traînait toujours la boite de conserve au bout de sa jambe mais il commençait à s'y faire et avançait d'un pas décidé. J'ai commencé à glisser doucement vers la gauche de la pièce tout en gardant le mort vivant en ligne de mire. Une fois le bureau totalement contourné il avait une voie royale vers moi.

"J'ai faim! J'AI FAIM!" criait-il d'une voix effrayante.

Une boule m'étreignait le ventre et mon cœur battait tellement fort que je l'imaginais déjà exploser hors de ma poitrine. Le pied de Robert s'est enfin libéré de sa boîte de métal. C'est d'un pas pressé qu'il avançait vers moi. Je restais heureusement plus véloce et rapide que lui, réussissant à le tenir à distance. Néanmoins il pouvait marcher toute la nuit, moi non. La soif, la chaleur et la peur faisaient leur œuvre et il me devenait difficile de bouger constamment. Les minutes s'écoulaient par dizaines et je me déplaçais moins vite.

"J'ai faim!" répétait le zombie.

Depuis ma première venue dans ce local je savais qu'un jour cela arriverait. Un zombie ne peut pas être totalement gentil! Je voulais que Florine soit là moins pour m'aider que pour l'engueuler. Merci Florine de m'avoir emmené ici! Connasse! Tant que ma lampe crachotait un peu de lumière je pouvais anticiper les déplacements de Robert. Quand elle a rendu l'âme j'ai su que la situation était devenue tout bonnement catastrophique. J'essayais d'estimer à l'oreille la localisation du mort vivant. Mais je paniquais. Ma propre respiration m’empêchait  de me concentrer. J'étais désorienté et je me cognais partout. Mon genou a violemment  rencontré l'angle d'un meuble. Je me suis effondré comme une merde, mains en avant pour amortir ma chute. J'ai senti des kilos de poussières me frotter le visage. Je devais vite me relever mais une masse venait de s'asseoir sur mes jambes et m'écrasait. J'ai tenté de me retourner pour repousser ce corps froid. Il fallait que j'appuie sur le buste et surtout éviter de me faire mordre. De la bave m'a coulé sur le visage. Pris d'une peur intense je me suis débattu, boosté par des hectolitres d’adrénaline. J'ai réussi à faire tomber Robert à côté de moi. J'en ai profité pour tenter de me relever mais cela m'était impossible, j'étais pétrifié. Je me suis mis à quatre pattes et j'ai avancé comme un petit chien. Enfin, j'ai essayé d'avancer puisque je me suis cogné cette fois ci la tête contre un mur et ce avec telle force que j'ai failli m'évanouir.
J'avais besoin de temps pour me remettre complétement du choc mais le zombie ne me laissait pas de répit et déjà j'entendais son corps en décomposition ramper sur le sol. Puis est arrivé cet énorme claquement. Presque une explosion. J'ai cru que la porte contre laquelle la famille de Robert frappait avait cédé et les bruits de pas rapides qui s'approchaient de moi me confortaient dans cette idée. Au moment où ces pas sont arrivés au plus près moi j'ai pensé que c'était la fin. J'avais décidé de ne plus me battre. J'avais renoncé et attendais une mort douloureuse.

"Dégage, Robert! a crié une voix familière. C'était Steeve qui avait réussi à forcer la porte principale du local et qui s'était précipité entre le zombie et moi. Une lumière a jailli. Celle du smartphone du vampire. J'étais ébloui.
"Lève toi et sors, attends moi dehors Mehdi!" m'a t-il dit en me glissant le portable dans la main.

Je ne comprenais pas tout ce qui se passait mais mon instinct de survie m'a poussé à me lever au prix d'un cri de douleur (remontant du genou jusqu'à ma bouche). En boitant et en me servant du téléphone en mode torche j'ai pu sortir de cet enfer. Dehors je me suis réfugié derrière le van jaune de Steeve, assis parterre, presque caché pour observer l'accès aux marches. J'ai entendu un lointain bruit sourd puis, quelques minutes plus tard, un autre bruit venant du bas des escaliers, celui de la porte que l'on ferme. La chevelure blond décoloré de Steeve est apparue. En me voyant derrière son véhicule il a esquissé un grand sourire et est venu à ma rencontre.

"C'est bon, il est rentré chez lui. Heureusement que j'ai découvert la clé à temps hein, a t-il dit sur un ton moqueur. Quelle tête en l'air ce zombie.
-J'ai failli mourir...putain j'ai failli mourir", répétais-je en regardant le sol.

Le vampire s'est accroupi à côté de moi et a posé sa main sur mon épaule.
"T'es pas mort mec, c'était écrit que j'arrive à la rescousse. Le karma, le destin. Il a pointé le doigt vers le ciel.
-Je ne veux plus voir Robert, jamais."

Je me suis relevé avec peine en m'appuyant sur le van et sur l'épaule de Steeve. Je lui ai rendu son téléphone puis j'ai presque arraché la lampe frontale et le lui ai tendue. Il l'a refusée.

"Garde la, souvenir", m'a t-il dit.

De rage je l'ai lancé au loin. En retombant elle a fait un petit ploc dans la nuit. Steeve a haussé les épaules puis m'a aidé à m'asseoir sur le siège passager avant. Alors que le vampire faisait toussoter le moteur je me suis effondré en larmes, le front collé au tableau de bord.

dimanche 18 janvier 2015

94-La nuit du zombie : enfermés



Steeve tenait Robert par la main pour l'aider à descendre du van. Son incapacité à bouger ses phalanges conférait au zombie un air maniéré. Une sorte de princesse mort vivante. Malgré l'épisode Sacha dans le bunker j'étais particulièrement de bonne humeur. Le vampire voulait raccompagner Robert dans son souterrain mais dans l'euphorie de cette nuit agréable de mai je me suis porté volontaire pour le faire à sa place, ce qui l'a un peu surpris. Néanmoins il a accepté l'idée et a proposé de m'attendre le temps que je remonte du local EDF. Ce que j'ai refusé, congédiant mon assistant pour lui permettre de rentrer plus tôt. J'étais définitivement bien et je sentais que je pouvais tout gérer. Après avoir salué son pote zombie et avant de démarrer son van Steeve m'a lancé un petit objet que j'ai attrapé au vol. C'était une petite lampe led frontale comme celles que portent les campeurs.

"Ça va te servir en bas, y a plus de lumière dude."

Tandis que le véhicule jaune s'éloignait j'ai enfilé le cordon élastique de la lampe autour de ma tête. Je devais avoir un look terriblement sexy. J'ai attrapé le zombie par son bras sec et nous avons descendu les marches menant à la grosse porte en métal du vestibule du local. La porte à moitié rouillée n'était jamais fermée à clé. Mais pour autant les gens évitaient de s'aventurer ici. Une légende urbaine s'était constituée à travers les récits alcoolisés de clochards qui avaient jadis croisé Robert. Dans le monde de la rue cet endroit était devenu infréquentable. De plus la porte s'ouvrait de plus en plus difficilement. Depuis plusieurs mois Robert ne pouvait plus l'ouvrir seul. Après être entrés, Robert et moi, dans la première salle du local souterrain j'ai refermé la lourde porte en la poussant bien fort. Ma lampe frontale éclairait d'une lumière bleutée une vaste zone. Les ombres projetées par les détritus jonchant le sol et l'épaisse couche de poussière qui recouvrait le tout donnaient à cet endroit un air de paysage lunaire. Le zombie marchait devant moi en traînant des pieds, la tête gigotant et inclinée sur le côté. Lorsque nous sommes arrivés à la porte menant au logement de la famille de morts vivants j'ai demandé à Robert de me donner la clé. Il a agité les bras comme un pantin et a fait voler ses mains inertes dans tous les sens. Quelque chose clochait. La clé n'était pas autour de son cou. Je me suis permis de la chercher à mon tour directement sur lui avec un certain dégoût. La clé n'était définitivement pas là où elle devait être. J'ai fouillé les poches du sweatshirt du zombie : rien. Il était pourtant certain de l'avoir avant de monter dans le van en direction de Meudon. Il commençait à pousser de longs râles plaintifs auxquels répondaient au loin les membres de sa famille. Je lui ai dit de ne pas s'inquiéter et que j'allais appeler Steeve. Mais, ma bonne humeur a pris du plomb dans l'aile quand je me suis aperçu que je n'arrivais pas à ouvrir la porte qui menait à l'extérieur. La solide porte était coincée. J'avais beau la tirer de toutes mes forces elle ne bougeait pas. J'ai crié un "putain!" qui a violemment résonné entre les quatre murs de la pièce. Pendant dix minutes j'ai essayé de faire bouger cette fichue porte de ses gonds. Je m'acharnais frénétiquement sur la poignée mais rien ne se passait. Elle n'était pas censée se fermer cette putain de porte! Presque paniqué j'ai palpé mon blouson. Ouf! mon portable était toujours là. J'ai cherché rapidement le numéro de Steeve. Le destin s'acharnait contre moi : il n'y avait pas de réseau. J'ai placé mon téléphone de toutes les façons possibles près de l'entrée pour capter suffisamment pour envoyer un sms. Je me revois accroupis en train de poser mon portable sur le sol crasseux pour avoir une petite barre de réseau, sans succès. J'ai arpenté la salle dans tous les sens pour trouver une solution et réussir à faire fonctionner mon téléphone. La lumière bleue de ma lampe frontale faisait comme un gyrophare. Et Robert de râler encore et encore. Les mains sur les hanches je me suis arrêté au milieu de la pièce. Je prenais conscience que j'étais coincé avec un zombie pour une durée indéterminée et je commençais à m'inquiéter. Derrière une chevelure ridiculement abondante se cachait un corps pourrissant qui puisait son énergie vitale dans l'ingestion de cerveaux. Jusqu'alors Robert se nourrissait de cerveaux d'animaux. Mais là, enfermé avec moi, sans pouvoir manger, comment allait-il se comporter?

Le zombie est resté posté longtemps debout près de la porte qui devait le mener chez lui. Sa famille tapait de façon continue contre l'acier qui nous séparait d'elle. A leurs grognements étouffés répondaient les sons gutturaux de Robert. Je me suis assis à bonne distance sur une vieille chaise. Ma lumière éclairait le visage décharné et grimaçant du mort vivant. Je ne voulais pas le quitter des yeux même si de temps en temps mon regard se portait sur un bout de métal ou une bouteille en verre posée sur une table, soit autant d'armes envisageables. Nous sommes restés une bonne heure comme ça, à ne rien faire. Lui debout et moi assis face à lui. Et le bruit des poings de zombies voraces cognant contre la porte métallique. Je devais stimuler la partie qui restait humaine en Robert. Alors nous avons parlé.

"Pas fun comme situation hein Robert?
-Non, pas fun, a répondu le mort vivant en faisant sursauter une mèche de sa chevelure.
-J'ai l'impression qu'on va passer un moment ensemble ici.
-Moi j'ai l'habitude mais vous?
-C'est une première pour moi, au moins j'aurais découvert quelque chose cette nuit. Enfin, ça et les appareils anti smog de Sacha.
-Qu'est ce que ça vous fait d'être enfermé?
-Ce n'est pas très agréable pour être honnête.
-C'est ça ma vie. Rester enfermé.
-Ce soir vous avez vu les étoiles! lui ai-je dit avec un enthousiasme feint.
-La voûte céleste."

Le zombie a regardé le plafond l'air apparemment rêveur, la mandibule pendante. Le son de sa voix crachotait. L'écouter parler était assez désagréable mais je n'avais pas le choix. C'était ça ou se regarder dans le blanc des yeux.

"Vous n'êtes pas fatigué d'être debout? ai-je repris.
-Je suis mort vous savez, je ne sais plus vraiment ce qu'est la fatigue.
-Et vos mains, que leur arrive t-il?
-Elles meurent. Je meurs...encore."

Il a fait bouger ses mains en l'air avec des gestes de marionnette désarticulée.

"Vous pensez qu'on pourra envoyer mon corps en orbite quand je me serais éteint?
-Vous voulez dire genre avec une fusée?
-Oui, qu'on me propulse tout en haut et qu'on me fasse flotter autour de la Terre. J'aimerais ça.
-Je doute que ce soit possible mais l'idée est belle.
-Mes parents voulaient que je sois médecin. C'est ironique quand on me voit maintenant non?
-Vous ne pouviez pas imaginer devenir...ce que vous êtes devenu."

Les heures passaient doucement au rythme de l'élocution du zombie.  Même si nous n'échangions que quelques mots de façon sporadique sa voix avait fini par m'insupporter. Robert avait les pieds parfaitement ancrés dans le sol. Son tronc s'agitait comme porté par des bourrasques de vent. Autour de quatre heures du matin j'ai commencé à piquer du nez. Je me réveillais de mes micro siestes en sursaut pour ré-éclairer rapidement le mort vivant. Il restait fixé près de la porte de son foyer. Je voulais dormir mais je n'étais absolument pas rassuré par cette étrange promiscuité. Je trouvais mon compagnon d'infortune relativement sympathique tant que nous étions en groupe. Là la situation était inédite. Même franchement déprimé et avec des mains en mauvais état il demeurait un être de chair pourrie se nourrissant de cervelets juteux. Il fallait que j’échafaude l'embryon d'un plan. Florine aurait eu honte de moi mais mon instinct d'autoconservation était supérieur à la confiance que j'avais en Robert. Ainsi j'ai reculé ma chaise et j'ai placé au sol divers objets qui me serviraient d'alarme si le zombie tentait d'approcher de moi. En considérant mon système de protection je me suis dit que ce ne serait pas suffisant. J'ai donc déplacé une table bureau pour en faire une barrière entre lui et moi. Le zombie n'a pas bronché mais intelligent comme il était il devait comprendre ce qui était en train de se jouer.

A la maison j'aimais dormir dans mon fauteuil de bureau en cuir. Il était tellement confortable que je pouvais m'y assoupir en regardant des vidéos sur mon ordinateur et sommeiller longtemps et bien. Dans ce souterrain crasseux il m'était difficile de trouver une posture agréable sur ma chaise en métal. Quand je commençais à fermer les yeux de fatigue j'éteignais ma lampe et la rallumais, paniqué, en me réveillant quelques minutes plus tard. J'éclairais Robert qui ne bougeait toujours pas de sa position, collé à la porte sur laquelle sa famille tapait mollement poussant de lents râles étouffés. J'ai effectué cette petite gymnastique pendant trois bonnes heures. On dit que les marins arrivent à gérer leur repos en dormant par tranches de cinq minutes. Eh bien ça marche peut être sur un bateau mais pas sur une chaise rouillée à quelques mètres d'un zombie. Au petit matin j'ai été surpris de ne distinguer qu'un léger liseré de faible lumière de jour autour de la porte d'entrée. Il faisait définitivement nuit pour Robert et moi. J'ai de nouveau essayé de saisir un peu de réseau au vol pour mon téléphone. Rien. Je me suis assis contre le mur situé à gauche de la porte, soit à l'opposé du mort vivant. Vu son état physique et les obstacles que j'avais habilement disposé sur le trajet il lui faudrait un certain temps pour arriver jusqu'à moi. Suffisamment de temps pour l'esquiver et me défendre. Je me suis endormi sans même m'en apercevoir et sans éteindre ma lampe frontale. C'est une douleur au cou qui m'a réveillé. Les conditions de sommeil n'étant pas optimales mes cervicales avaient souffert. Mais, rapidement, j'ai pointé la lumière en direction de la porte face à moi. Robert n'y était plus! J'ai promené le halo lumineux dans la pièce pour trouver le zombie. Il n'était pas bien loin de sa position initiale. Néanmoins il avait avancé en diagonale dans ma direction. Il n'avait pas encore franchi le cordon de sécurité que j'avais installé mais il s'était un peu trop approché à mon goût. Tout en me massant la nuque je me suis levé en gardant le mort vivant à l’œil.

"Ça va? ai-je dit en consultant l'heure sur mon téléphone portable. Il était près de dix heures.
-Je ne sais pas quoi faire, a répondu le zombie en bougeant la tête sans pour autant mouvoir son corps.
-Vous vous ennuyez?
-Je m'ennuie toujours vous savez. Je m'ennuie et j'ai faim."

A ces mots une impulsion quasi électrique a parcouru ma colonne vertébrale. Si un zombie dit qu'il a faim c'est qu'il veut planter ses dents dans un lobe frontal bien épais. J'ai tenté de changer de conversation :

"Qu'est ce que vous faites dans votre local quand vous vous ennuyez?
-Vous le savez. Je vous l'ai déjà dit mille fois. Je regarde la télévision et je reste debout. Et j'attends que Steeve et Florine viennent me chercher pour sortir un peu. Quand je m'ennuie je m'ennuie. Je ne peux pas parler avec mes parents ou mes sœurs. Ils ne...ce sont des animaux vous savez. Le langage humain ne leur dit plus rien. Ils restent les uns contre les autres, en paquet. Mais comme moi ils attendent que cette porte s'ouvre pour s'animer. Sans Florine, sans Steeve, sans vous je ne parlerais jamais."

Dans le noir on perd la notion du temps. Les minutes semblent s'égrainer lentement voire même repartir en arrière. Je n'arrivais plus à estimer l'heure à vue de nez comme j'arrivais pourtant aisément à le faire dans un contexte normal. J'espaçais les moments d'éclairage pour économiser la pile de ma lampe. J'étais devenu hyper vigilant et les rares bruits lointains provenant de l'extérieur sonnaient à mes oreilles comme autant de promesses de délivrance. Je voulais crier et taper à la porte pour attirer les passants mais il était préférable, en tout cas à ce stade, d'éviter toute source d'excitation pour zombies en mal de nourriture. J'étais également attentif aux sons émanant du corps putréfié de Robert. Chacun de ses pas (il piétinait sur place) me faisait automatiquement allumer ma lampe. J'avais fini par trouver cela hypnotique et dans un demi endormissement je continuais d'espérer que Steeve vienne me sortir de là.
Midi, dehors le soleil était au plus haut et le vampire devait être tranquillement chez lui en train de se reposer. Dans le meilleur des cas il avait découvert le clé du zombie et attendait avec impatience la tombée de la nuit pour débarquer à bord de son van ici. Dans le meilleur des cas...