jeudi 25 décembre 2014

93-La nuit du zombie : la voute céleste



Robert avait l'air ridicule à genoux, l’œil collé au télescope. Sacha avait calé ses jambes contre l'épaule gauche du zombie pour lui permettre de rester dans cette position sans s'écraser lamentablement sur le sol. Le mort vivant poussait des râles de satisfaction en découvrant la voûte céleste. Steeve lui servait de guide et décrivait ce que son pote était censé voir. Là la constellation de la balance, ici la planète Vénus, de l'autre côté les cratères de la lune ou la trajectoire potentielle d'une comète. Il semblait connaître son affaire. 

"Ouais Vénus..." a mystérieusement déclaré Sacha qui venait de sortir une bouteille de bière en verre de sa poche.

Le vampire fan de Nirvana a désigné du doigt l'étoile polaire avant de se lancer dans une explication scientifique :
 "Si on pointait l'objectif d'un appareil photo avec un temps de pause long dans cette direction on pourrait voir la course des étoiles mec.
-La course des étoiles? a crachoté le zombie qui venait de décoller son œil globuleux de la lunette.
-Oui, les étoiles feraient comme des cercles concentriques autour de l'étoile polaire. Comme quand tu fais tomber un cailloux dans l'eau. Bon là j'ai pas d'appareil photo et puis on a pas trop le temps. Mais tu super kifferais ça mon pote!"

Le mort vivant a encore poussé un long son guttural qui témoignait d'un certain plaisir lorsque Sacha et moi l'avons aidé à se relever. J'ai remarqué qu'il n'arrivait plus à bouger les doigts, sauf les pouces. Il a dit que ça lui faisait ça depuis plusieurs jours. Nous avons parlé d'espace, de cosmos, de fusée et de nébuleuses pendant une bonne heure. Le discours plein d'entrain de Steeve avait fait son œuvre sur le zombie qui, les yeux plein d'étoiles, évoquait laborieusement son envie de devenir astronaute! Un mort vivant dans l'espace aurait eu le mérite d'être une première. Alors que j'imaginais notre bon Robert affublé d'une tenue d'aventurier spatial Sacha nous a fait une proposition surprenante :

"Dites les mecs, ça vous dirait de visiter mon bunker?"

Son intervention était un exemple de discordance. Je trouvais qu'il cassait l'ambiance mais Steeve y a vu une nouvelle occasion de dire "cool!" Robert n'était pas trop chaud et je le comprenais. Le loup garou nous a fait l'article de son abris et de la façon dont il l'avait aménagé.

"Ça vaut le coup!" répétait-il.

Son speech n'était pas aussi passionnant que celui du vampire au sujet des étoiles mais force était de constater qu'il avait su susciter chez nous de la curiosité. Suffisamment pour nous pousser à l'accompagner à travers forêt pour rejoindre l'entrée du bunker. En empruntant le long couloir qui allait de l'entrée à la salle principale j'ai repensé à cette terrible fois où Florine avait capturé Sacha et l'avait ligoté ici même. L'aménagement de la grande salle carrée avait changé. D'étranges machines grises rectangulaires et pleines de loupiotes étaient posées à même le sol au pied des murs et formaient comme une longue ceinture entourant la pièce. Il devait y en avoir une bonne cinquantaine. Elles étaient de taille différentes et, pour certaines, étaient liées entre elles deux par deux ou trois par trois par une multitude de câbles. Un léger vrombissement émanait de cet abracadabrant assemblage. Tout le matériel de survie, présent lors de ma première visite, avait disparu. Au milieu de la salle il y avait un lit de camp à coté duquel on pouvait trouver un pack de bouteilles d'eau et une boite à outils. Sacha était extrêmement fier de nous présenter cette nouvelle installation :

"Vous pouvez admirer ici un dispositif anti-ondes de dernière génération. Avec ça je peux me protéger du smog à cinquante mètres à la ronde.
-Le smog? lui a demandé Steeve.
-Oui, le smog! a répondu Sacha un peu agacé. C'est le brouillard électromagnétique. C'est la pire des choses sur Terre et heureusement qu'il y a des gens comme moi pour vous mettre en alerte."

Le vampire et moi nous sommes regardé. J'ai haussé les épaules. Robert avait l'air perdu. Il regardait le plafond et agitait la tête au grès des bip bip dégagés par les machines anti smog.

"Il fait une crise d'épilepsie ou quoi? a dit Sacha en désignant le zombie du goulot de sa bouteille.
-Non je crois qu'il est juste un peu perturbé par vos...trucs, vos machines, lui ai-je rétorqué. Mais je ne comprends pas, vous craignez les ondes mais votre bazar électronique là ça ne produit pas un paquet d'ondes?
-Normalement non mais par précaution je les ai couplées à d'autres machines plus petites comme celle ci par exemple. Une machine qui annule les ondes de la machine anti-ondes. Fallait y penser n'est ce pas?
-Mais la machine qui annule les ondes de la machine anti-ondes doit produire des ondes electromachinchouette aussi non?" a remarqué Steeve avec justesse.

Sacha était pris de court. Il a bu une gorgée de bière et a baissé la tête pour regarder ses chaussures. Steeve et moi attendions une réaction de sa part. Mais au lieu de rebondir sur la pertinente intervention du vampire il s'est assis sur son lit de camp et a enlevé ses chaussures. Tranquillement il a ôté ses vilaines chausses marronnasses. Et, contre toute attente, il s'est allongé sur son lit en chien de fusil.

"Vous faites quoi là Sacha? lui ai-je demandé intrigué.
-Je dors.
-Mais vous ne vouliez pas nous montrer votre bunker?
-Vous l'avez vu, maintenant je dors. Bonne nuit."

La situation était absurde et Robert, qui tournait autour de la pièce comme un âme en peine, ne faisait qu'ajouter au côté improbable du moment.

J'ai fait un signe de la tête à Steeve
"Allez, sortons Robert de là."

Steeve a tenu le zombie par le bras et l'a guidé vers la sortie. En passant devant moi, alors qu'une lumière vive provenant d'une lampe du bas plafond l'éblouissait violemment, le mort vivant m'est apparu extrêmement mal en point. Il se traînait en faisant pendre ses bras maigres terminés par des phalanges toute tordues. Il soufflait (respirait?) fort. Une fois Steeve et Robert sortis je restais seul avec Sacha. Dieu qu'il avait l'air pathétique ce grand maigre couché tout habillé sur son lit de camp kakis. Je mesurais toute la folie du personnage, enfermé qu'il était dans son délire électromagnétique et protégé par des machines elle même protégées par d'autres machines. J'hésitais. Je ne savais pas si je devais engager la conversation. Mais des ronflements sporadiques m'ont fait comprendre que je n'avais plus rien à faire là.

Dehors Steeve soutenait toujours Robert. Décidément ce petit tour dans le bunker ne lui avait pas été bénéfique. Nous avons marché jusqu'à notre point initial où nous avions laissé le télescope. Nous voulions ramener le zombie chez lui mais ce dernier ne l'entendait pas forcément de cette oreille.

"Laissez moi respirer, a t-il éructé. J'ai besoin de sentir la voute céleste. Encore un peu. S'il vous plaît."

Steeve a repris son rôle de professeur ès astronomie. Le zombie se tenait debout tout tordu, la tête et le buste partant chacun d'un côté opposé. Il suivait les doigts du vampire qui quadrillaient le ciel étoilé. Steeve ne s'en rendait pas compte mais il permettait à son pote de s'évader. Je crois que dans le bunker Robert s'était, à travers Sacha, vu lui même. Un type triste à l'avenir sombre enfermé dans un souterrain lugubre. En parlant de voyages intersidéraux ou des anneaux de Saturne Steeve faisait, le temps d'une nuit, exploser les murs de toutes les caves du monde. J'étais fier de lui (voire même un peu jaloux).

Dans un film dont le titre m'échappais un couple se faisait la promesse de penser l'un à l'autre en regardant une étoile en particulier à chaque fois qu'ils seraient séparés. Une sorte de téléphone cosmique. Alors, profitant d'être dans le dos des astronomes amateurs j'ai regardé l'étoile polaire et j'ai pensé très fort à Florine.

lundi 22 décembre 2014

92-La nuit du zombie : le contrôle



Le gros policier plissait les yeux dans une vilaine grimace. Il tentait de percevoir le visage de Robert planqué à l'intérieur du van. 

"Ne sors pas ta lampe de poche gros con, ne sors pas ta lampe" lançais-je du regard au flic.

Il a tâtonné sa ceinture avant de la regarder. Apparemment il avait perdu sa lampe. Alors, pour compenser,  il a forcé un peu plus sur le plissement des yeux. Steeve tapotait des doigts sur le volant. Il chantonnait nerveusement quelques airs de Nirvana. Sacha, assis juste derrière Steeve, tentait de boucher la vue du policier en bougeant la tête de droite à gauche. Cela avait l'air d'agacer le représentant de la loi qui, étrangement, ne lui disait pas d'arrêter. Plus loin, près d'une voiture de patrouille, un policier grand mince et moustachu vérifiait les faux papiers de Steeve. Là j'ai pu une nouvelle fois admirer la puissance du Conseil Vampirique. En effet, la radio du type crachotait un "tout est ok" qui nous rassurait. Lui, en revanche, semblait sceptique et demandait confirmation auprès du central.

"R.A.S. tout ok" lui a de nouveau répondu la radio.

Le gros flic ne voulait pas dégager de la portière grand ouverte. Il savait qu'il y avait quelque chose d'intrigant au fond du véhicule mais la peur ou la crétinerie l’empêchait de vérifier. Il aurait pu tous nous faire descendre ou demander à son collègue de lui apporter une lampe. Mais il n'en a rien fait. Il restait là comme un gros singe. Le flic à la radio commençait à s'impatienter. Il me paraissait plus malin que l'autre et tant qu'il restait loin du van ça allait. Il n'en avait pas regardé l'intérieur puisque c'était le gros qui lui avait passé le permis de conduire.
Ce contrôle était ce que je redoutais depuis le début de nos transports de zombie. Cela devait arriver un jour ou l'autre. A l'entrée de Meudon le gros flic posté quelques mètres devant sa voiture nous avait fait signe de nous arrêter. Nous nous sommes alors tous regardé. Avec la dextérité d'un ninja je me suis tourné vers Robert pour lui ordonner de rester bien caché derrière et surtout de ne rien dire (et de ne pas pousser de râle). Quand le policier enrobé a toqué à la vitre côté conducteur j'ai arboré mon plus beau sourire. Il voulait s’enquérir de notre destination.

"On va voir les étoiles", lui avait dit Steeve avec un air un peu benêt.

Le flic collé à la portière du van hésitait entre continuer de décrypter la masse informe qui gisait sur la banquette arrière et abandonner et rendre ses papiers au conducteur. Il était fasciné par la silhouette floue de Robert. Je crois qu'inconsciemment il avait deviné qu'il venait de toucher du bout des doigts quelque chose de surnaturel. Malgré l'obscurité il avait sûrement entre aperçu la pourriture du visage du zombie. L'odeur de mort, à laquelle je m'étais plus ou moins habitué (à l'instar de la puanteur des patients incuriques), lui avait forcément mis la puce à l'oreille. Il aurait pu aisément lever le voile sur ce mystère. Mais il ne l'a pas fait. Peut-être craignait-il de mettre de la réalité sur les images inquiétantes qu'il s'était créées.

Le policier moustachu a fait sursauter son collègue en lui posant la main sur l'épaule. Il a rendu son permis de conduire à Steeve. Puis il s'est tourné vers le petit gros :

"On doit y aller, on a du taf."

Le rondouillard curieux a suivi du regard notre van s'éloigner. Il me faisait penser à un chien malheureux prêt à s'élancer à la poursuite de la voiture qui venait de l'abandonner en forêt.