dimanche 30 novembre 2014

91-Confidence sur l'oreiller



"Raconte moi une histoire, m'a t-elle demandé presque suppliante, la tête posée au creux de mon épaule.
-Je ne connais pas d'histoire mais je peux te raconter un rêve que j'ai fait il y a quelques jours. Un rêve qui lorsque j'y repense me laisse un sentiment d'étrangeté. Je n'arrive pas à savoir si c'est de la nostalgie ou autre chose.
-Je veux bien l'entendre, a t-elle répondu après un petit silence.
-Ok. Dans ce rêve je reviens dans la ville où je suis censé avoir grandi. Un mélange entre Paris et un petit village de province. Je suis accueilli comme le fils prodigue. Tout le monde me reconnaît malgré les années qui se sont écoulées. Il y a cette boulangère bien en chair qui me prend dans ses bras. Chaque personne que je croise est plus que chaleureuse. Mais quelque chose cloche. Derrière les sourires il y a comme...comme une profonde tristesse. Une sorte de nostalgie. Tous m'interrogent sur ma santé, mon travail. Même s'ils me parlent avec bienveillance il y a toujours un moment dans la conversation où ils deviennent gênés, évitants. Le sujet qui semble les déranger c'est ma copine de l'époque. Celle du temps où je vivais dans cette ville pleine de bonnes gens.

 ''Vous formiez un si joli couple'' comme me le dit la boulangère.

Cette fille, ma copine de l'époque n'existe pas hein. Je ne sais pas qui c'est. Dans ce rêve je la visualise mal. Je crois qu'elle est blonde. Dès que je cherche à en savoir plus sur elle et ce qu'elle est devenue on me répond par un gentil sourire et c'est tout. Que nous est-il arrivé à elle et moi? Où est-elle? Personne ne répond. Je sens que quelque chose de dramatique s'est passé mais bon Dieu personne ne veut me dire  quoi. Bizarrement j'ai le sentiment que les gens que je croise pensent que j'ai déjà toutes les réponses à mes interrogations. Je sais sans savoir. Le couple que je formais avec cette nana fantomatique était considéré comme mythique. Non ne rigole pas, c'est comme ça que je le perçois dans mon rêve. Ce que je crois comprendre au moment où je commence doucement à me réveiller c'est que cette fille et moi avons été au centre d'une terrible histoire qui a provoqué une extraordinaire tristesse dans la communauté. Ça sent la mort. Qui est mort? Elle. Elle est morte. C'est l'hypothèse que je privilégie dans mon rêve sauf que j'ai le sentiment de me tromper. Et juste avant de me réveiller j'ai comme un flash. Et si c'était moi qui étais mort?"

Elle a levé la tête puis l'a reposé près de mon épaule avant de me chuchoter à l'oreille :

"Moi je suis morte".

mercredi 26 novembre 2014

90-Rita et-moi


Je fixais mon reflet dans l'écran éteint de mon téléviseur en répétant à haute voix  : "la mafia, la mafia". Le laïus de Steeve sur la façon dont le conseil vampirique imposait son autorité m'avait fait réfléchir. Ma vision sur les vampires parisiens changeait doucement. Ils m'apparaissaient moins potentiellement sympathiques que je ne l'avais imaginé. C'était une société vivant le plus possible en vase clos et réglant ses problèmes de la façon la plus froide qui soit. Le Conseil Vampirique c'était là où se réunissaient les parrains. Florine c'était l'homme de main. L'Europe de l'est c'était leur Sicile. L'image que mon cerveau fatigué construisait de tout cela ne me plaisait guère.
Dans l'écran je distinguais les cernes sous mes yeux. Je n'avais plus la force de me lever. Je commençais à envisager de dormir là, assis devant la télé, les mains jointes. Je me demandais si c'était techniquement possible ou si au premier assoupissement j'allais m’effondrer sur le sol et au passage me fracasser la mâchoire contre la table basse. Je cogitais mais rien ne se passait. Ni assoupissement ni chute. Par un incroyable effort de volonté je me suis dressé sur mes pieds. J'étais stupéfait. Je n'arrivais même plus à me souvenir du processus qui m'avait fait passer de l'état assis à l'état vertical. Mais, une fois debout j'ai pu m'activer. Je me suis mis en mode dodo. Cette phase un peu ritualisée (très même) où je range ce qu'il y a à ranger, où je me lave ce qu'il y à laver et où je prépare pour le lendemain ce qu'il y a à préparer. L'étape finale étant ce doux moment où je me glisse sous la couette avec cette agréable sensation de moelleux qui me parcourt le dos. 
Les aiguilles de la pendule de la salle de bain indiquaient quatre heures du matin tandis que je finissais de me brosser les dents. J'ai éteint les lumières les unes après les autres. Et on a frappé à la porte. Je suis resté pétrifié au milieu du salon où je venais d'éteindre la dernière lampe de l'appartement. Vêtu uniquement d'un boxer rouge j'ai attendu. Et on a encore frappé. Je me suis avancé doucement vers la porte. Mes neurones tentaient des connexions audacieuses. Ils voulaient que la seule explication à ces coups nocturnes soit Florine. Mon lobe frontal était formel : c'était elle. Mais le judas a tenu un autre discours. Après y avoir jeté un coup d’œil je me suis reculé. Ce n'était pas Florine mais Rita. La sublime vampire gitane. Mes tympans résonnaient des battements de mon cœur. Je ne savais pas quoi faire et pourtant je l'avais imaginé mille fois ce moment. Rita a retoqué à la porte.

"Deux minutes!" lui ai-je dit d'une voix éraillée qui trahissait mon manque d'assurance.

Retrouvant quelque peu mes esprits je suis allé dans la chambre à tâtons pour enfiler un t-shirt et un pantalon. Puis, après avoir pris une bonne inspiration et allumé l'ampoule de l'entrée j'ai entrouvert la porte.
La vampire était divinement belle. On la disait gitane mais les traits de son visage, en particulier ses yeux légèrement bridés, évoquaient l'Asie et ses longs cheveux noirs me faisaient penser, eux, à l'Italie. Son teint blafard d'immortelle avait fait disparaître à jamais la pigmentation brunâtre de sa peau qu'elle devait avoir jadis. De près, je la trouvais  grande surtout comparée à Florine. Ses bottes de cuir à talons aiguilles n'en accentuaient que plus l'impression. Elle avait les mains enfoncées dans les poches de son long manteau noir boutonné jusqu'au col.

"Tu en as mis du temps Psyman". Elle ne parlait pas, elle susurrait. Sa façon de rouler légèrement les r, ses mouvements de lèvres et ce petit sourire en coin qui ne quittait pas son minois la rendaient terriblement désirable.

Elle a sorti sa main droite de sa poche et l'a passé dans ses cheveux en poussant un soupir qui pour moi sonnait comme un gémissement. Si on y regardait de plus près on pouvait avoir un léger dégoût pour cette peau blanche presque transparente caractéristique des êtres de la nuit. Chaque veine était un tatouage sur son cou et ses joues. Mais Rita dégageait quelque chose qui me plaisait. Elle puait la sensualité.

"Tu me fais entrer? Elle faisait la moue et bougeait la tête de droite à gauche dans une espèce de danse de séduction. Fais moi entrer Mehdi."

Je restais silencieux, taraudé par un conflit de loyauté. Mais la disparition de Florine faisait légèrement pencher la balance en faveur de Rita. Devant mon absence de réaction elle a pris la plus excitante des initiatives. Elle a ouvert son manteau et l'a fait tomber à terre. Hormis ses bottes de cuir elle ne portait qu'un ensemble soutien gorge et tanga noir. Sa peau n'en paraissait que plus blanche et ses veines plus apparentes. Mais la perfection de son corps m'aveuglait et relativisait tout défaut cutané. Mes yeux ne savaient quoi admirer. Ses longues et jolies jambes? Ses hanches aguicheuses? Son ventre plat? Sa gorge accueillante? Sa bouche d'où sortait par intermittence une petite langue agile qui humectait ses lèvres? Mon silence était maintenant émaillé d'un soufflement nerveux provenant de mon nez. Et Rita de me transpercer du regard, l'air mutin. Mon cœur tambourinait. Je savais qu'avec ses sens décuplés elle pouvait l'entendre. Mes abdos se sont contractés et mes mâchoires se sont serrées. Au diable la loyauté, au diable Florine. J'ai ouvert la porte en grand.

"Entre Rita..."

lundi 24 novembre 2014

89-Un bon camarade


 Après avoir ramené Robert dans son sous-sol crasseux Steeve et moi nous sommes posés sur les quais de Seine. Nous profitions de la douceur de la nuit du mois de mai pour regarder les bateaux mouches passer.

"Je me demande ce que fait Florine en ce moment même, ai-je dit en regardant le fleuve scintiller des lumières des immeubles et des réverbères.
-J'espère qu'elle est rentrée, qu'elle débriefe au Conseil Vampirique. Je suis sûr que si je me retourne là maintenant elle sera derrière nous en train de se cacher la bouche pour s'empêcher de rire", a répondu le vampire en souriant.

J'ai discrètement regardé par dessus mon épaule. Il n'y avait personne derrière nous. Pas de vampirette sautillante et pleine de vie. Juste un quai silencieux.

"Steeve, il y a un truc que je ne comprends pas. Pourquoi aller traquer Vladimir alors qu'il suffirait de le laisser là bas au fin fond d'un trou paumé boueux d'Europe de l'est? Il est parti de lui même, c'est ce qu'on veut non?
-'Faut qu'tu comprennes que les vampires ici c'est comme la mafia mec.
-La mafia?
-Yep dude, la mafia. Ok tu peux laisser les chieurs partir d'eux même. Mais si tu fais ça qu'est ce qui les empêche de revenir faire encore plus chier? Si tu ne les quittes pas d'une semelle, que tu les débusques au bout du monde et que tu les menaces directement là ils comprennent le message. Tu sais comme dans les films : si tu ne te tiens pas à carreaux je te bute les genoux. C'est comme ça que le Conseil se fait respecter.
-Vladimir a peur du Conseil tu penses?
-Il s'est enfui, donc oui. Sur le moment en tout cas. Mais c'est un psychopathe Mehdi. Y a qu'à voir comment il a soûlé Florine pendant des années. Ils ont pris un verre ensemble et limite il pensait qu'ils étaient mariés. Le nombre de fois où j'ai voulu lui foutre un coup de guitare sur la tronche, à la Kurty
-Elle a réussi à persuader plein de vampires dissidents non? C'est ce que m'a dit votre directeur. Pourquoi pas lui? Elle n'a pas tué de vampire depuis l'aristo.
-J'en sais rien Mehdi. Vladimir ne t'aime pas mec. Il est jaloux de ta relation avec Florine. Il n'aime pas les mortels. J'espère qu'il écoutera Flo'. J'espère."

La coque illuminée de néons bleus d'un bateau rempli de touristes a glissé à grande vitesse devant nous. Je me suis tourné vers Steeve.

"Quand je ferme les yeux je vois Florine en train de pleurer, les mains couvertes de sang."

A trois heures du matin nous sommes remontés dans le van jaune. La Steeve mobile comme je l'appelais. Sur la route nous avons imaginé le scénario catastrophe d'un contrôle de police avec notre zombie à bord. Nous nous amusions des arguments que nous pourrions sortir à ce moment là. Mais aucun d'eux n'était franchement convaincant. Nous avions pris l'habitude de cacher Robert sous une couverture le temps d'un trajet (étant déjà mort il ne risquait pas l'asphyxie) et nous étions d'accord sur le fait que ça restait plus efficace que le meilleur des arguments. 
Steeve n'était pas Florine. Il ne comprenait pas forcément toutes les subtilités de la vie et il bougeait avec une nonchalance agaçante. Néanmoins c'était un bon camarade. Il faisait le boulot. 
Le van s'est arrêté au niveau de mon immeuble. Je suis descendu du véhicule dont les toussotements du moteur avaient certainement réveillé tout le voisinage.

"Fais confiance à Florine". C'est ce que m'a dit le fan de Nirvana au moment où j'ai ouvert la porte de mon hall d'immeuble. Faire confiance à Florine.