lundi 24 février 2014

56-Les pipeaux de Jeanne


"Elle nous raconte du pipeau c'est sûr! Mon enquête est là pour le prouver!
-Comment tu peux encore mettre les pieds dans ce bar après ce que tu as fait subir à Rita?
-Non mais oh Psyman! Tu m'écoutes ou non? Je te parle de Jeanne! C'est du flan son histoire de potes gargouilles tout ça!
-Il devrait y avoir une affiche à l'entrée avec ton visage dessiné et un gros WANTED sous ton nom.
-Bordel Mehdi! On s'en fout de ça! Intéresses toi à ce que je dis. C'est ta patiente!
-Ok, vas y, reprends, je t'écoute.
-T'es sûr hein?
-Oui oui je te dis, vas y.
-Bon! Je suis certaine que Jeanne nous a raconté n'importe quoi.
-Au sujet des autres gargouilles?
-Oui Psyman! Au sujet des autres gargouilles. J'ai fait poster des collègues à moi au sommet de plein d'églises dans Paris et...
-Attends, des collègues à toi?
-Oui, des vampires quoi.
-Tu peux mobiliser une troupe de vampires pour surveiller les églises de la Capitale? C'est impressionnant. Impressionnant et flippant.
-Mais qu'est ce que t'as aujourd'hui à me chercher des poux! Je t'explique c'est tout! Je voulais en avoir le cœur net du coup j'ai demandé de l'aide. Rien de plus simple.  Chaque soir plusieurs d'entre nous ont surveillé les églises. Au bout d'une semaine de surveillance nocturne personne n'a remarqué de créature ailée sillonnant le ciel parisien.
-Oui mais ça ne prouve pas que notre gargouille préférée mentait. Elle nous a bien dit que depuis un certain temps elle n'avait plus de nouvelles des autres individus de son espèce.
-Décidément tu as décidé de jouer les avocats du diable ce soir! Le pire c'est que tu es d'accord avec moi dans le fond. Mais ok, allons dans ce sens. Je pense être sure à 99% que Jeanne est la seule gargouille de Paris. Mais presque certaine également qu'il n'y a jamais eu d'autre gargouille vivante!
-Ça ça me parait difficile à prouver ma p'tite.
-Tu sais le Conseil Vampirique c'est aussi une base de données formidable recoupant à peu près tous les trucs chelous qui se sont passés dans la capitale depuis au moins un siècle. Par prévention on va dire. Du genre éviter de se faire surprendre par un loup garou...
-Genre dans la forêt de Meudon...
-Mais merdeuh! Arrête! Bref, on a une super base de données. Rien n'indique l'existence des gargouilles autre que Jeanne.
-Attends, ta base de données parlait déjà de Jeanne? Tu la connaissais avant?
-Non. Disons que ces infos étaient...confidentielles...et qu'à part me battre je m'en fichais un peu de l'éventuelle existence d'une gargouille. Mais flûte c'était totalement improbable l'existence d'une gargouille! Même si je l'avais lu à l'époque je ne l'aurais peut être pas pris au premier degré.
-Admettons.
-Y a rien à admettre c'est comme ça Psyman! Donc comme je te disais, il n'y a rien sur les autres gargouilles. Du coup j'ai interrogé nos watchers...
-Vos quoi? ai-je dit en manquant d'avaler de travers une gorgée de mon diabolo grenadine.
-Nos watchers, notre patrouille de surveillance quoi. Ils arpentent les rues, les toits, pour protéger les vampires et rapporter tout élément suspect. Autant te dire que j'apparais souvent dans leurs rapports et toi aussi.
-Honoré."
Je tournais la tête pour mater le groupe qui s'installait sur scène. Ils étaient tout de cuir vêtu. Je me demandais s'ils étaient des vampires. Florine a bu la moitié de son verre de Red d'un coup avant de s'essuyer la bouche avec le bracelet de force en cuir noir qui ceignait son poignet gauche.  Elle a jeté un œil sur son portable avant de reprendre.
"Donc nos watchers n'ont rien remarqué. Pas de gargouilles. Sauf Jeanne encore une fois.
-Je parie que tu ne lisais pas leurs rapports avant.
-Mais tu crois que j'avais que ça à faire? Ouais c'est vrai! J'ai commencé à les lire bien après que Jeanne se soit écrasée devant nous sur le parvis de Notre Dame! T'es content?
-Très content, ponctué d'une aspiration dans ma paille.
-Je sais bordel que j'aurais du les lire ces putains de rapports...
-Sois polie s'il te plaît.
-Ces FICHUS RAPPORTS! Mais que veux-tu moi j'suis dans l'action! Pas dans la paperasserie. Et les réunions du Conseil Vampirique me faisaient chi...m'embêtaient. Mais depuis que je suis ta collègue...
-Patiente.
-Ta collèguepatiente je me sens plus concernée par ces choses. Tout ça pour te dire que Jeanne raconte des pipeaux!
-Il n'en demeure pas moins que le résultat est le même : elle déprime.
-Oui mais elle pipeaute!
-Écoute Florine, ai-je ajouté en tournant ma paille dans mon verre vide ce qui faisait tinter les glaçons, on s'en fiche de ça. Je pense comme toi qu'il y a peu de chance que d'autres gargouilles vivent à Paris. Mais au final elle est seule. Avec une existence éternelle insupportable pour elle. C'est bien d'avoir enquêté, très bien même. Ça prouve que tu peux te mobiliser pour pas mal de choses. Mais il faut l'aider. Qu'elle voit du monde. Qu'elle vienne au centre chaque mercredi. Si elle parle de ses congénères je tenterai de l'emmener sur d'autres chemins, d'autres rencontres. Avec des personnes bien réelles cette fois ci.
-T'es pas drôle, t'aurais pu être mon Docteur Watson. Au lieu de ça tu te la joues Dalaï Lama.
-Je vieillis peut être. Tiens, au fait, samedi c'est mon anniversaire."

vendredi 14 février 2014

55-Bip!



*bip* Dis...tu dors?
*bip* Hey Psyman! Tu dors?
*bip* Psyyyyyyyyyyyyman!!!!!

Depuis que Florine m'avait offert un portable elle passait son temps à m'envoyer des sms. Le matin, le soir, tout le temps. Je ne répondais jamais. Enfin rarement, seulement pour parler des patients, les trucs importants noyés dans un océan de LOL ou de multi points d'exclamation. Lorsque je recevais quelqu'un en entretien j'éteignais systématiquement mon téléphone. Les bip des messages de la vampire m'avaient valu une crise de nerf d'une de mes patientes déjà sujette à une légère paranoïa.
"Rah encore! C'est énervant votre truc! m'avait-elle dit au sujet d'un énième texto arrivé sur mon portable.
-Désolé, je l'éteins.
-C'est la moindre des choses! Vous aimeriez vous que je bipe tout le temps? C'est à vous rendre chèvre. Non mais!
-Je l'ai éteint. Vous disiez?
-Eh bien je ne me rappelle plus à cause de vos bip bip bip. Ça y est je suis énervée. Je ne viens pas ici pour m'énerver et je m'énerve".
Et elle s'est mise à pleurer. Merci Florine.

*bip* On va à l'Antre?
*bip* LOL
*bip* J'ai envie de me marave :)

Au restaurant les bip ne sont pas passés inaperçus auprès des deux amis qui dinaient avec moi. Deux des rares amis qui me restaient. Ils m'interrogeaient sur mes relations amoureuses. J'ai eu le malheur de jeter un œil sur mon portable après avoir reçu un message.
"Son amoureuse sûrement! lançait Guilhem à Sébastien.
-Non c'est rien, ai-je répondu gêné en rangeant mon portable.
-Encore elle, elle ne lâche pas prise! a ajouté Sébastien alors qu'un nouveau bip venait de retentir.
-Alors elle est comment? Brune, blonde? a relancé l'autre.
 -C'est personne"
Et j'ai éteint mon téléphone. J'ai passé une soirée pénible. Questionné encore et encore. Répondant avec de faux sourires. Je ne savais pas quoi dire. Merci Florine.

Ce portable pouvait avoir son utilité. S'il fallait que je discute de Robert ou de Sacha avec Florine très rapidement ça facilitait les choses. Mais c'était tellement parasité par les sms intempestifs de la vampirette que l'objet finissait par prendre des allures de cadeau empoisonné. Florine ne s'arrêtait jamais. Je me rendais compte du vide et de l'ennui qui dominaient sa vie. A y réfléchir, que faisait Florine de ses journées? Pas grand chose à en juger par son activité téléphonique. Le soleil la confinait chez elle (même si elle continuait ponctuellement à sortir protégée de la tête aux pieds contre les uv...ce qui faisait rager, à raison, le Conseil Vampirique). Peut être que les vampires se bombardaient de messages lorsqu'ils n'arrivaient pas à dormir dans leur cercueil comme Phil ou sur un clic clac comme Florine. Lorsque je me couchais, au petit matin, je répondais à quelques sms. C'était toujours une erreur car un message en entraînait un autre. A ce jeu là Florine était très forte.

*bip* Non atta! Va pas te coucher encore!
*bip* ATTEND!!!!!
*bip* On peut parler de Robert encore un peu??

J'ai tapé laborieusement sur le clavier la seule réponse qui me semblait appropriée :
FERME LA FLORINE!

lundi 10 février 2014

54-Tête de mort



"C'était rude.
-Je veux bien te croire. Il t'en voulait énormément tu sais.
-Il y a de quoi, je l'ai fait tomber du haut de l'immeuble. Je ne comprends toujours pas comment j'ai pu le balancer comme ça.
-Lui non plus. Je lui ai dit que c'était par maladresse.
-C'est ce que je lui ai dit aussi.
-Il était comment quand tu l'as quitté?
-Toujours déprimé. Mais il n'a pas perdu toute sa foi en moi...je crois"
Florine balançait ses fines jambes dans le vide. Je détestais être assis sur le rebord d'un immeuble. Je n'étais pas un zombie et si je tombais je mourrais. Et tous les fils de fer du monde ne pourraient pas me rafistoler la mâchoire. Mais bon, la vampire m'avait demandé si je voulais m'asseoir et j'avais spontanément dit oui. J'ignorais qu'elle voulait qu'on s'assied là. Elle revenait d'une demi-heure de discussion avec Robert. Ils "avaient fait le point" selon ses propres mots. Elle lui avait expliqué qu'elle était un peu ailleurs ces derniers temps et que jamais elle ne l'aurait volontairement fait chuter. Que si ça avait été Sacha là la question se serait vraiment posée.
"Je crois qu'il ne m'en voulait pas vraiment. Il en veut à tout le monde. Et à lui d'abord, a ajouté Florine pleine de bon sens.
-Il ne supporte pas cette vie de mort vivant. Qui la supporterait d'ailleurs?"
Je commençais à bailler. Je luttais contre la fatigue et le froid. Florine m'a rabattu la capuche de mon manteau sur la tête. Comme elle l'avait fait pour Robert. Je lui avais répondu par un pouce levé. Signe qu'elle m'avait retourné. Nous n'étions que tous les deux sur le  toit. Les autres étaient à l'étage. Oliver tentait de leur enseigner un jeu de cartes de son Angleterre natale. Je les avais quitté au moment où le vampire britannique disait que le comptage des points était indexé sur le cours du haricot blanc en 1889. Je me suis tourné vers Florine en levant légèrement ma capuche.
"Une femme nous a vu.
-Quand?
-Tout à l'heure, quand tu as relevé Robert. Une nana, à sa fenêtre. Je suis sûr qu'elle nous a vu.
-Et alors? a répondu laconiquement la vampire.
-Bah, ça ne t'inquiète pas? Ça pourrait créer des problèmes. Notre tranquillité, notre anonymat, tout ça.
-Non, on gère.
-On gère tant que ça?
-Bon, ok, si on met de côté les chutes de zombies du haut des immeubles on gère. Ça fait longtemps que les vampires de cette ville doivent composer avec ce genre de témoin
-Et comment les vampires composent?
-On les tuait. Elle ponctue sa phrase en mimant un pistolet avec les doigts. Maintenant on redouble de prudence et on surveille les sources d'emmerdements.
-Ça devait être plus simple de se débarrasser d'eux je suppose? lui ai-je dit sur un ton faussement naïf.
-Plus simple et plus goûteux.
-Donc pas de soucis à se faire.
-Pas de soucis à se faire Psyman, on gère je te dis."
Florine agitait ses cheveux bouclés sur son visage. D'un coup elle a redressé la tête et elle m'a regardé.
"Hey! Au fait! Mon cadeau?!"
J'ai esquissé un grand sourire et j'ai sorti un paquet fin de l'intérieur de mon manteau. J'avais prévu le coup.
"Joyeux noël. Bon, je te l'avais promis avant la fin de l'année. J'ai deux heures de retard.
-D'où tu le sors? T'as des poches secrètes dans ton manteau? "
Elle s'échinait à ouvrir le paquet sans le déchirer tout en lançant quelques coups d’œil curieux dans l'ouverture de mon manteau pour y trouver la réponse à ses interrogations.
"L'inspecteur Gadget, ouais, t'es comme l'inspecteur Gadget."
Perdant finalement patience elle a arraché le papier qui s'est envolé dans le ciel parisien, porté par une bourrasque. J'ai eu une pensée écologiste rapidement interrompue par l'exclamation de Florine.
"TROP COOLEUH!"
Elle a levé son cadeau au dessus de la tête comme Link ouvrant un coffre. Je lui avais offert une besace kakis avec une tête de mort dessus.
"Ça vient d'un surplus de l'armée. Tu pourras mettre ton carnet dedans au lieu de le trimbaler dans ta poche.
-C'est mortel!" a lancé la vampire avant de se jeter à mon cou.
J'ai du m'agripper au rebord pour ne pas chuter de l'immeuble. Florine s'est levée. Elle a ajusté la sangle du sac et l'a porté en bandoulière. Elle tournait sur elle-même, comme si elle se regardait dans un miroir (ce qui pour une vampire serait absurde).
"C'est la première fois que j'offre un cadeau à un patient tu sais. Ça me fait bizarre.
-Ouais mais moi je suis pas une patiente comme les autres, continuant à tourner. Je suis ta patiente préférée. Donc, j'ai droit au sac."
Le tout ponctué d'un index pointé en ma direction. Jeanne a surgi. Elle se tenait le ventre.
"Je crois que je vais y aller, j'ai mal au bide.
-Trop de chips? ai-je dit en me levant et en époussetant mon manteau noir. 
-Ça doit être ça. Je suis une gargouille, je ne suis pas censée manger ces cochonneries.
-Et c'est censé manger quoi une gargouille?
-D'innocents humains je suppose. Je rigole hein, a t-elle ajouté après un petit temps de silence.
-De l'humour de gargouille, j'adore."
J'ai fait basculer ma capuche en arrière. Le froid m'a saisi au visage. Florine cranait avec son sac auprès de la gargouille qui a poliment répondu par un  "joli" sans grand enthousiasme.
"Bon, j'y vais, j'ai la chiasse"
Et sur ces mots emplis de poésie Jeanne s'est élevée dans le ciel hivernal en battant puissamment des ailes.

vendredi 7 février 2014

Patient : Robert. Entretien : 5



Robert est énervé (enfin c'est ce que je crois percevoir). Il dit qu'on ne peut pas le balancer comme ça du haut d'un immeuble. Qu'il n'est pas un sac poubelle. Il geint comme s'il pleurait (peut être pleure t-il vraiment d'ailleurs). Il dit que ce n'est pas normal qu'il puisse être traité comme ça. Je lui dis que c'était un accident. Il dit que "comme par hasard" il faut que ça tombe sur lui. Que tout le monde s'en fiche. Que certains ont même du trouver ça drôle. Il dit qu'il se faisait une joie de fêter ce nouvel an avec nous. Que c'était la première fois pour lui depuis son décès. Et que Florine a tout gâché. Il dit d'ailleurs qu'il ne comprend pas que la vampire ait pu lui faire ça. Je lui dis à nouveau que c'était un accident. Il dit qu'il n'y a JAMAIS d'accident avec Florine. Au contraire, qu'elle est là pour les réparer. Il dit que de toute façon elle se détache de lui ces derniers temps alors qu'ils étaient très proches jusqu'alors. Il se demande pourquoi elle a voulu lui "faire mal". Je lui demande s'il a eu mal. Il dit que physiquement non, car il ne ressent rien. Mais que moralement il est au plus bas. Il l'était déjà avant mais cette chute de cinq étages n'a pas amélioré les choses. Robert est remonté contre la vampirette. Il dit qu'il se demande même si elle a sourit quand il est tombé. Je lui dis qu'il sait très bien que non. Je lui conseille de reparler de tout ça avec Florine. Qu'elle n'est pas forcément dans son assiette en ce moment.
Je lui demande si jusqu'à l'accident il passait une bonne soirée. Il dit que oui, même une très bonne. Il dit que ça lui a fait plaisir de rencontrer des nouvelles têtes. Il dit qu'il trouve Sacha "bizarre" mais qu'il a aimé qu'il s’intéresse à lui. Il a aimé sortir de son quotidien et être en groupe. Je lui demande s'il aimerait revenir au centre 666. Il dit qu'il aimerait bien. Qu'il faut qu'il parle avec Florine avant mais il aimerait bien. Je lui demande s'il a parlé du centre avec sa famille. Il dit que ses parents et ses sœurs en sont au stade où ils ne comprennent plus rien. Où ce sont des "animaux". Du coup ce serait inutile de parler de ça avec eux. Je lui demande ce qu'il aimerait trouver dans le centre. Il dit : "moins de chute".