mardi 27 août 2013

35-A.I.P


Alors que la flotte s'acharnait sur le tissu imperméable de mon parapluie je me posais cette même question qui me venait à l'esprit à chaque fois que je me trouvais face à l'université Paris 7, dite Jussieu : "c'est moi ou l'architecture s'inspire de celle d'un château fort?" Pour moi tout y était. L'entrée avec ses escaliers en pierre ressemblait forcément à un pont levis. Les tranchées tout autour du campus étaient des douves. Et la grande tour administrative ne pouvait être qu'une référence flagrante à un donjon. Cette université avait été la mienne pendant cinq ans. J'étais un peu chez moi ici. Je me sentais quelque peu nostalgique. Et pourtant il n'y avait pas grand chose à regretter. Les amphis poussiéreux aux bancs en bois qui vous laminent les fesses ou les sandwiches au thon dégueux achetés dans la cafet' glauque du sous sol? Non merci. Peut être que la pluie déchirant ce début de nuit froid de novembre me rendait légèrement dépressif. Peut être était-ce Florine...
La vampirette me faisait la tête. Elle n'avait pas apprécié ma compassion pour le loup garou psychotique. Et j'avais du par la même occasion me mettre à dos bien des buveurs de sang. Nous n'avions pas débriefé l'entretien et nous étions rentrés chacun de notre côté en pleine nuit au sortir du bunker de Meudon. Mais je devais la voir, j'avais une idée. Au téléphone je lui avais proposé de venir chez moi. 
"Nop, AIP! j'ai faim, m'avait-elle rétorqué.
-AIP?
-Ouais, pour America In Paris, un diner rue des Écoles. Le proprio est un vampire et les serveurs du soir également. 
-Un diner pour vampires?
-Nan, un diner avec des vampires, mais un diner quoi. Tenu par un vampire américain. 22h, devant le AIP. Ok?"
Avant de sortir affronter la nuit pluvieuse parisienne j'avais fait un tour sur le net pour voir la carte du fameux AIP. Ça avait l'air tentant. Je ne voyais rien de sanguinolent. Mais l'Antre, cet étrange bar des Halles, m'avait appris qu'il y avait toujours une carte alternative pour les créatures de la nuit, TOUJOURS. Laissant derrière moi mes rêveries d'ancien étudiant j'ai remonté la rue des Écoles. Je suis rapidement arrivé devant le restaurant. J'étais déjà passé devant plusieurs fois auparavant sans jamais le remarquer. Et pourtant la devanture arborait un énorme diner rouge clinquant. Sur la porte il y avait une grosse pancarte open. Mais pas de Florine. Après avoir essuyé la buée sur la vitre j'ai regardé à l'intérieur. Une lumière tamisée, un bar, deux clients dans le fond, un juke-box, des banquettes rouge en cuir et, sur l'une d'elle, à droite de la porte, Florine. Je suis entré et un type à l'air blafard a hissé la tête du zinc. Il devait être en train de ranger des cartons (ou de dépecer un cadavre). Il m'a fait un léger signe de la tête. Encore ce truc de vampires. Peut-être que les êtres de la nuit étaient atteints de t.o.c. J'ai rejoint Florine. Elle venait de se mettre deux pailles dans le nez.
"Salut Psyman.
-Sympas les pailles.
-Je respire mieux comme ça"
Sur ces mots elle s'est mise à inspirer et expirer fort. J'en avais mal à la tête pour elle. 
"J'ai faim!" s'est-elle exclamée en réajustant sa casquette militaire à l'arrière de laquelle sortait ses cheveux bouclés en queue de cheval. Elle portait un débardeur léger. Je lui ai fait remarquer qu'elle ne devait pas passer inaperçu ainsi vêtue un soir de novembre. Elle m'a répondu un "Fuck!" cachée derrière la carte du menu dont ne dépassait que le haut de son visage à partir des yeux.
"Oh c'est pour rire! m'a t-elle dit ponctué d'un jeter de pailles en ma direction.
-Garde tes cochonneries pour toi, ai-je fait en les repoussant. Bon, tu prends quoi toi? Malgré l'heure tardive je vais goûter les pancakes au sirop d'érable.
-Moi je veux un Burger R.
-Laisse moi deviner : un truc plein de sang frais?
-Yes!"
Elle a signé sa réponse en levant la carte, ce qui a attiré le serveur surgi de nulle part. Et encore ce fichu signe de tête. Il a pris la commande et est parti en cuisine. Les deux autres clients au fond de la salle n'avaient pas l'air d'être des vampires. Je me demandais s'ils savaient qu'ils étaient entourés de buveurs de sang. En attendant notre nourriture Florine est restée étrangement silencieuse. Une Florine silencieuse ça m'inquiétait. Elle regardait la vitre criblée de gouttes. J'en ai fait autant. Ça avait un effet hypnotique.
"Tu sais...Sacha...c'est surtout un grand malade, lui ai-je dit pour rompre la glace.
-Je sais.
-C'est au mieux un grand original au pire un danger pour lui-même.
-Je sais.
-Il ne représente pas un danger pour les vampires...ni pour toi
-Je sais, a t-elle presque soupiré. C'est autre chose". 
Elle s'est tournée vers moi, les yeux plus rougis que d'habitude.
"Je me dois de protéger les miens. Même s'il faut franchir certaines lignes. Il y a longtemps j'ai..."
A ce moment là le serveur est revenu avec nos plats. Florine s'est redressée sur la banquette et a retrouvé son sourire tout en dents pointues. J'étais décontenancé car je savais qu'elle était sur le point de me révéler quelque chose d'important. Je notais ça dans un coin de ma tête pour ne pas manquer de le lui rappeler lors de notre prochain entretien. Bizarrement ma faim nocturne s'était considérablement atténuée et lorsque je considérais les trois énormes pancakes recouverts de sirop qui venaient d'être déposés devant moi j'ai soufflé pour me donner du courage. Le burger de la petite vampire ressemblait à un burger lambda. Sauf quand elle l'a pris à pleines mains et a croqué dedans. De burger il n'en avait que le nom. C'était un steak haché  sanglant entre deux tranches de pain. Le sang a coulé le long de son menton. Elle s'est empressée de rattraper la goutte fuyante du bout du doigt. Devant tant d'hémoglobine j'ai eu un haut le cœur en entamant le contenu de mon assiette.
"Miam, miam, miam, se croyait obligée de scander Florine.
-Tu te régales on dirait. Je crois que je ne m'y ferais jamais.
-Si tu veux je peux sauter au cou des deux clients là bas et boire directement à la source.
-Très drôle.
-Plus sérieusement, tu voulais me voir pourquoi?" m'a t-elle demandé en s'essuyant la bouche humide de sang avec une serviette en papier.

samedi 24 août 2013

Patient : Sacha. Entretien : 1


Sacha est un homme grand, légèrement voûté. Plutôt maigre (plus qu'en loup garou). Je suis frappé par ses yeux rougis et son regard nerveux. Il a trente neuf ans. Je commence par me présenter et par présenter Florine. Il sursaute quand je lui dis que c'est une vampire. Il dit qu'il ne savait pas que les vampires existaient. Je suis alors moi-même surpris, pensant qu'il avait tout compris depuis le début (les coups, les questions, la pâleur de l'ado etc).
 Il est devenu loup garou suite à un voyage en Hongrie il y a cinq ans. Lors d'un trek "anti ondes" en solitaire dans la campagne à plusieurs dizaines de kilomètres de Budapest il s'est lié d'amitié avec un vagabond. "Il avait l'air bizarre mais sympa". Ils ont campé ensemble la nuit. Alors qu'ils se faisaient griller du tofu l'homme s'est transformé en loup garou et s'est jeté sur Sacha. Il a été mordu au bras. Il s'est défendu avec une branche enflammée, ce qui a fait fuir l'homme-animal. Le lendemain il a recroisé le type qui l'avait mordu. Perdu sur une route isolée. Il était nu. Ils ont alors discuté. L'homme s'est excusé et lui a expliqué qu'il était un loup garou et que sa morsure allait faire de Sacha un loup garou également. Sacha dit que ça ne l'a pas inquiété plus que ça. Il reste confus sur ce point. Était-il curieux de sa future transformation? Ne se rendait il pas bien compte de ce que ça impliquait?  Le soir même les deux hommes étaient à nouveau ensemble autour d'un feu de camp et se sont transformés tout deux en loups garous. Sacha dit qu'il a pensé que sa fourrure ferait une bonne protection contre les ondes. Depuis son retour en France il dit se transformer plusieurs nuits par mois mais que ça ne correspond pas à la pleine lune. A chaque pleine lune il se change en animal mais les autres nuits semblent être aléatoires. Il dit qu'il n'est pas agressif quand il se transforme. Pourtant le type en Hongrie lui avait dit que ce serait le cas. Sacha pense que c'est grâce au chapeau en aluminium qu'il porte souvent pour se protéger des ondes électromagnétiques. "Les ondes rendent agressif, du coup quand je me transforme je me protège". Dans un coin de la pièce je remarque dans un carton plusieurs chapeaux en aluminium.
Il dit être suivi par le docteur N. à l'hôpital Saint-Antoine (je connais ce médecin). Il l'aurait diagnostiqué "schizophrène paranoïde", diagnostic que Sacha conteste. "Tout ça, les médicaments, le traitement, la schizophrénie, c'est pour cacher la vérité, pour m’empêcher de dénoncer la pollution par les ondes". Néanmoins, il dit prendre son traitement (de façon plus ou moins scrupuleuse), malgré tout ça l'apaise quand il se fatigue après avoir trop pensé aux ondes. 
Il dit qu'il s'occupe en aménageant son abri, en participant à des campings "bio" en province, il lit beaucoup (surtout des thèses complotistes). Mais il dit se sentir un peu seul. Sa famille l'a rejeté à cause de ses obsessions. Il travaillait dans l'informatique mais quand il a commencé à débrancher tout le réseau wifi et l'antenne du toit de son entreprise il s'est fait virer pour faute grave. Le docteur N. l'avait orienté vers une structure de jour dans l'est parisien. Il l'a essayé quelques mois avant de partir, fâché, car "personne ne comprenait sa différence".
Je lui demande s'il a parlé de son "lycanthropisme" au docteur N. Il dit que c'est ce qu'il a fait dès son retour de Hongrie. Mais le médecin a pris ça pour un énième délire. Du coup Sacha ne lui en parle plus.
En plein entretien Sacha commence à émettre des "bip", comme lors de notre première rencontre. Il va se chercher un chapeau en aluminium qu'il se met sur la tête. "Ouf! c'est mieux comme ça". Je lui fais remarquer que nous sommes en plein dans son bunker et que les ondes ne devraient pas passer. Il dit que l'endroit n'est pas encore totalement aménagé, qu'il manque encore tout une collection de "pierres d'aventurine" (censées protéger des ondes) pour établir une "barrière totalement étanche". 
Je lui dis qu'il aurait besoin de se changer un peu les idées, comme le lui avait proposé le docteur N. Il dit qu'il est d'accord mais ne peut le faire que dans un "contexte favorable de totale tolérance".

vendredi 16 août 2013

33-"J'ai retrouvé Sacha..."

 
J'ai toujours été fasciné par la faculté du cerveau à adapter un rêve à un bruit extérieur. Dans ce rêve je prenais le goûter dans un jardin. J'étais entouré de visages familiers comme celui de ma sœur. D'autres semblaient être des mélanges de personnages plus ou moins vaguement connus. Nous mangions des muffins. On m'a servi une tasse de chocolat chaud. Il avait l'air succulent. Soudain une porte est apparue. Là, comme ça. En plein sur l'herbe verte. Tous les regards se sont tournés vers elle. Elle émettait une sonnerie électronique. Toujours très perspicace j'ai lancé à l'assemblée une réflexion terrifiante de logique : "tiens, on sonne à la porte". Mais je sentais que quelque chose ne collait pas. Je ne voyais plus que la porte et n'entendais plus que cette sonnerie. Cet air tout en tudutud. J'ai alors eu l'impression de remonter à la surface ou de m'envoler dans les nuages. Je passais par des strates successives jusqu'au moment où j'ai ouvert les yeux. Dans le noir les voyants rouges de mon téléphone fixe scintillaient. Et il sonnait.
"Oui...allo? ai-je dit d'une voix grésillante.
-C'est Florine. Rejoins moi sur le parking du pique nique de Meudon. J'ai retrouvé Sacha.
-Hein? Que...quoi?"
Trop tard elle avait raccroché. Cela faisait une semaine que la vampirette n'avait pas donné de nouvelles. Et c'est à trois heures du matin qu'elle avait décidé de se rappeler à mon bon souvenir. J'étais assis dans mon lit. Je fixais l'affichage lumineux de mon réveil. Le ton sérieux et froid de Florine me faisait penser que quelque chose clochait. Mon cerveau embrumé essayait d'accoucher une réflexion logique.
"Un taxi..." murmurais-je.
J'ai allumé la lumière. Pendant une minute j'étais aveugle. Je tâtonnais les murs pour me diriger vers la salle de bain. J'avais une vilaine marque d'oreiller sur le côté droit du visage. Mes cheveux courts étaient légèrement ébouriffés. J'ai soufflé dans ma main pour tester mon haleine.
"Ça devrait aller".
Je me suis habillé à la va vite, sans me laver. Comme dans un film américain. J'ai appelé une compagnie de taxi. Une dame fort désagréable, que je dérangeais sûrement en pleine partie de sudoku, m'a répondu que je devrais attendre quarante cinq minutes. Du coup je me suis déshabillé et j'ai filé dans la salle de bain. Bien sûr, le taxi est arrivé plus tôt que prévu. Je sortais de la douche, trempé, quand le téléphone a sonné.
"Oui, j'arrive, cinq minutes ok?"
Ma réponse n'a pas satisfait le chauffeur qui m'a gentiment demandé de me presser. C'est encore tout humide que j'ai glissé dans mes fringues. Je suis sorti en oubliant d'éteindre la lumière et j'ai descendu quatre à quatre les marches. Le conducteur m'attendait appuyé contre sa voiture. L'air bougon.
"Alors où on va à cette heure? m'a t-il demandé sur un ton presque méprisant.
-A Meudon, sur les hauteurs. Je vous indiquerai le chemin.
-Meudon? Pourquoi si loin?
-Roulez s'il vous plaît" et je me suis tu tout en grimpant dans le véhicule.
Je sentais que le type me faisait la tête. Je n'avais pas envie de lui parler. J'avais peu dormi et Florine avait fait je ne sais trop quoi qui m'inquiétait déjà. Je devais de plus la rejoindre avant le lever du soleil. Le chauffeur a mis sa radio en marche. C'était la rediffusion d'une émission où un expert donnait des conseils avisés aux auditeurs. Je trouvais leurs questions totalement tartes mais au moins je n'avais pas à dialoguer. Nous avons fini par arriver à Meudon. Il était aux environs de quatre heures et demi du matin. Nous avons fait les derniers hectomètres au ralenti. J'essayais de trouver des points de repère pour resituer le parking où nous avions laissé le minivan le jour du pique nique. Après moult hésitations le taxi est arrivé à bon port. Florine m'attendait. Elle était assise sur l'herbe. Après avoir payé je suis sorti du véhicule et j'ai rejoint la vampirette. Le chauffeur a baissé la vitre et nous a interpellé.
"Tout va bien?"
Je lui ai fait un signe de la main pour lui dire qu'il pouvait partir. Florine s'est levée. Elle avait le visage grave. Je m'attendais à une plaisanterie de sa part. Rien. Elle serrait les poings.
"J'ai retrouvé Sacha. J'ai monté la garde ici pendant une semaine avec l'accord du conseil vampirique. Ça a payé. Il est dans son bunker. Suis moi!"
Et elle s'est enfoncée dans la forêt sans que j'ai eu le temps de prononcer un mot. Je lui ai couru après, essayant d'éviter les branches (sans grand succès). Dès que je tentais de lui poser une question j'étais interrompu par du branchage qui venait me fouetter le visage. La lumière du parking n’irradiait pas suffisamment pour nous éclairer dans notre marche. Après plusieurs longues minutes de lutte contre l’hostile nature meudonnaise, marchant dans une zone moins boisée,  j'ai enfin pour terminer mes phrases.
"On fait quoi là? Que comptes tu faire? Tu n'as pas l'intention de le tuer quand même?"
Dieu que j'avais l'air crétin à courir derrière la petite vampire, haletant et commençant à suer. Elle marchait vite la bougresse. Elle ne m'a pas répondu. Elle a sorti son smartphone et l'a transformé en torche électrique. Nous avons fini par nous arrêter devant une sorte de gros talus. Après que l'ado centenaire ait déplacé plusieurs rideaux de feuilles une porte métallique, à moitié enfoncée dans le sol, s'est présentée à nous. Nous avons descendu quelques marches en terre. D'un geste décidé Florine a attrapé la poignet et l'a tiré. Nous sommes entrés et la porte a claqué derrière nous. J'avais l'impression d'être chez Robert. Je n'avais aucune envie de rencontrer une nouvelle horde de zombies. Clic. La petite vampire a appuyé sur un interrupteur et une rangée d'ampoules s'est allumée. Devant nous s'illuminait un long couloir étriqué. Deux murs gris nous entouraient. Le plafond était bas et par précaution je me courbais légèrement. Nous avons repris notre marche forcée.
"C'est l'abri anti ondes de Sacha?" ai-je demandé à Florine alors que nous arrivions au bout du couloir.
Encore une fois elle n'a pas répondu. Elle a ouvert une nouvelle porte, également en métal, qui nous faisait face. Nous sommes entrés dans une pièce sombre. Elle a allumé la lumière. Un homme en chemise blanche et pantalon à pinces marron était ligoté sur une chaise au milieu d'une salle aménagée en une sorte d'abri anti atomique. Ses jambes étaient enrubannées de ducttape gris et il avait les mains menottées aux barreaux de la chaise, derrière le dos. Un gros bout de scotch recouvrait sa bouche. Il avait le visage amoché. Ses cheveux partaient dans tous les sens. Il avait du se prendre une rouste.
"C'est quoi ce bordel?! ai-je crié à Florine en me dirigeant vers le prisonnier.
-C'est Sacha! Le loup garou! J'ai du l'interroger.
-L'interroger ou le tabasser?"
J'ai arraché l'adhésif sur la bouche de Sacha. En le voyant sous sa forme humaine il m'était difficile de reconnaître le loup garou qui nous avait salué lors de notre pique nique. Je craignais même que la vampirette se soit trompée.
"Comment allez vous? ai-je dit au grand type sur la chaise en essayant de déchirer le ducttape sur ses chevilles.
-Je me sens prisonnier, a t-il répondu en crachant du sang sur le sol.
-Il fallait coopérer!" a répliqué Florine passablement énervée, se tenant à bonne distance de l'homme loup garou.
J'ai levé la paume de la main en direction de Florine pour lui signifier de se calmer. J'ai arraché le gros scotch gris et j'ai cherché la clé des menottes.
"Florine, la clé!"
Elle m'a fait non de la tête.
"Il faut le libérer! Tu comptes faire quoi? Le torturer?
-Je dois savoir s'il y a d'autres loups garous. Tu ne comprends pas ce qui se joue ici! m'a dit la vampirette, la voix emplie d'émotion.
-Je suis seul! Je te l'ai dit dix fois déjà, a répondu Sacha en roulant des yeux.
-Tu vois, il est seul. Il ne représente pas un danger pour toi, je crois qu'il est plus effrayé que n'importe quel vampire. Passe moi la clé!"
Devant mon insistance elle m'a lancé la clé en criant un "putain!" qui a résonné dans la salle carrée aux allures spartiates. J'ai pu faire sauter les menottes.
"Ce sont les ondes ça, a grommelé Sacha en se frottant les poignets
-Les ondes? lui ai-je demandé
-Oui, les ondes electro magnétiques. Ça finit par taper sur le système et les gens se mettent à faire n'importe quoi comme retenir prisonnier d'honnêtes citoyens dans leur abri anti-ondes. J'ai des chapeaux anti-ondes pour toi si tu veux", a t-il proposé à Florine qui s'était appuyée contre un mur, les bras croisés.
Sacha s'est levé et s'est servi un verre d'eau dans un distributeur surmonté d'une grosse bonbonne. Il s'est essuyé la bouche. Du sang s'est étalé sur sa joue. Je lui ai demandé ce qui s'était passé.
"Eh bien, l'adolescente pleine d'énergie ici présente m'a sauté dessus alors que j'allais pénétrer dans mon abri. Après m'avoir lancé contre les murs comme un bilboquet et m'avoir donné quelques coups de poing au visage elle m'a traîné jusqu'ici, dans le lieu de vie de mon bunker et elle m'a ficelé. Elle m'a interrogé sur les loups garous, notre nombre, mes intentions etc etc etc. Puis elle est sortie et vous êtes arrivés ensemble. Jolie histoire non?
-Je suis vraiment désolé Monsieur, lui ai-je dit en baissant les yeux.
-Oh ce n'est pas si grave. Ce sont les ondes! C'est à cause des lignes électriques au dessus de Meudon."
Il regardait Florine en répétant "pas grave, pas grave". Puis il s'est assis. J'ai attrapé une autre chaise en bois posée dans le coin et je me suis placé en face de Sacha. Je comptais en savoir plus sur lui.
"Sacha, je crois que pour le bien de tous, vampires, loups garous et psychologue, il faut qu'on parle."

lundi 12 août 2013

32-Psyman de nuit



Quand la nuit tombait je me postais à la fenêtre et tel un Batman je guettais un signe. Chaque soir je voulais qu'il se passe quelque chose. Au début de ma relation avec Florine je sortais relativement peu. Et quand c'était le cas c'était presque à contrecœur mais surtout avec crainte. Rencontrer une famille de zombies dans un sous sol miteux n'avait rien de très engageant. Mais aujourd'hui c'était différent. Bien sûr je me méfiais toujours des expéditions douteuses de la petite vampire. Mais, au fond de moi, je voulais qu'elle me fasse découvrir son monde. L'avantage est que je n'avais pas à me munir d'un lance flamme. Juste de mon cerveau. Je devais faire mon job. J'avais l'habitude de râler mais écouter une patiente gargouille dépressive sur les hauteurs de Notre Dame de Paris serait toujours plus jouissif que de prêter attention aux ruminations d'un névrosé dans un bureau customisé Ikea. La nuit m'inspirait. En fait ça a toujours été le cas. J'ai toujours été plus à l'aise pour réfléchir ou écrire quand le soleil se couchait. Mais depuis Florine tout ça s'est développé. Comme si j'étais mu par une excitation nouvelle. Une motivation supplémentaire.

"Tu vois, c'est ici qu'officiellement le dernier humain a été tué par un vampire à Paris" m'annonçait Florine en pointant du doigt un mur longeant le musée des Arts et Métiers. Nous avions pris l'habitude de nous promener de nuit. Elle restait ma patiente. Plus dans sa tête que dans la mienne. Nos rendez vous psy s'espaçaient pour laisser place à ce genre de rencontre. Elle me racontait les petites histoires des vampires sans pour autant me parler de la sienne. Malgré tout, une fois, sur la place de l'Hotel de ville, elle m'a montré des impacts de balles sur la façade du grand bâtiment, cœur de l'administration de la Capitale.
"C'est là que les nazis m'ont tuée" a t-elle dit en riant et en mimant la scène. 
Elle disait qu'en 1943, avant qu'elle parte "dans le maquis" elle tuait des Allemands dans Paris. Sans arme. Enfin, avec les siennes : ses dents. Un soir elle s'est faite capturer, sans opposer de résistance. "Pour rire". Elle s'est laissée fusiller. Alors que les soldats croyaient l'avoir descendue elle a sauté tout en haut de l’Hôtel de ville avant de fondre sur la troupe nazie. Elle les a tous dézingué. Cinq types.
"Et les balles? lui avais-je demandé
-Elles RESSORTENT!"  m'avait-elle répondu en imitant la gestuelle d'un zombie.
Je m'étais alors demandé comment on pouvait tuer un vampire...

Florine et moi nous posions sur un bord de Seine éclairé par un réverbère pour débriefer les entretiens ou parler de ceux à venir assis . Elle adorait jouer à la secrétaire. Elle me lisait les notes qu'elle avait consciencieusement prises dans son carnet. D'un point de vue déontologique cette confusion patiente/collègue aurait fait bondir plus d'un psy. Enfin, un zombie à la mâchoire pendante les aurait également fait fuir. C'était une situation inédite. Et à situation inédite déontologie inédite. Lors de nos marches nocturnes nous croisions d'autres vampires. La vampirette les saluait d'une légère inclinaison de la tête. En revanche ils me fuyaient du regard. Ils ne devaient pas accepter le "mélange des genres".

Si je n'étais pas très loin du Père Lachaise je rentrais à pieds. Sinon j'étais raccompagné par Steeve en minivan ou je prenais le premier métro ou un taxi. Avant de me coucher je faisais de l'exercice physique, comme me l'avait conseillé Florine. Son objectif était que je puisse esquiver n'importe quel danger, quitte à piquer un sprint ou franchir un mur d'un bond.

La nuit était une promesse de nouveautés. Parfois de dangers. Je pouvais aider des êtres qui comme n'importe quel mortel diurne pouvaient souffrir. Gotham City avait son Batman. Peut être que Paris avait besoin de son Psyman.

samedi 10 août 2013

31-Psychologue de jour


"Non mais ça c'est dû aux Pakistanais. Depuis qu'ils sont arrivés en masse ça ne va plus dans le quartier. On était mieux avant hein."
Je regardais la boulangère, exaspéré. J'attendais qu'elle daigne enfin me servir mon pain au chocolat aux amandes, viennoiserie orgasmique s'il en est.
"On est plus chez nous. Je dis ça mais je ne suis pas raciste hein" a t-elle surenchéri en glissant lentement mon achat dans un sachet blanc. 
J'aurais aimé que Florine soit là pour lui assener un de ses fameux coups de pied retournés circulaires en pleine face. Quant elle m'a enfin donné mon pain au choco j'ai lâché un souffle d'exaspération.
"Non mais oh! On est pas à la pièce ici jeune homme. Faut apprendre la patience" m'a t-elle sermonné.
J'aurais tellement eu envie de lui cracher dessus, de l'engueuler, de lui dire que ses propos racistes me donnaient envie de lui faire avaler une bouteille entière de Destop, bouchon compris. Je n'en ai rien fait. J'ai levé les yeux au ciel et je suis parti. Il était au alentours de onze heures du matin. Il faisait beau en ce lundi de novembre. Je venais de faire quelques courses. Quelques ennuyantes courses. En fait tout m'ennuyait. Toute cette routine lever/courses/boulot. Florine et ses zombies avaient ringardisé ma vie diurne. J'en avais plus rien à faire de la date de péremption de mon jambon ou de prendre rendez vous chez le coiffeur. Mes patients "classiques" ne m’intéressaient plus que vaguement. D'ailleurs je ne recevais plus personne en consultation avant quatorze heures. Non seulement parce que mes sorties nocturnes m’empêchaient d'être opérationnel le matin mais aussi parce que je manquais cruellement d'envie. Cela avait une conséquences pragmatique directe : je gagnais de moins en moins d'argent. Bon, je consacrais moins de temps pour mes loisirs et je dépensais de façon plus rationnelle mais tout de même mes revenus s'amoindrissaient. Je commençais à reconsidérer ma position face au non paiement de mes "séances" avec les morts vivants. Il fallait que j'en parle à la p'tite vampire.
Si mes contacts nocturnes se multipliaient, ceux de la journée se réduisaient comme peau de chagrin. Avant Florine j'avais l'habitude de déjeuner avec un ancien collègue. Ces repas se sont espacés. Pour ne devenir qu'exceptionnels. Ma vie amoureuse était réduite à néant. Mon ex m'avait jeté quelques semaines avant ma rencontre avec la vampirette. Et depuis j'étais célibataire. Je ne cherchais pas réellement de partenaire. J'étais dans une phase où la nuit me suffisait. Et puis comment faire entrer une fille dans cette vie de psychologue de zombies et vampires? La présence constante de Florine ne me faisait jamais ressentir l'absence féminine. Mes désirs légitimes d'hommes étaient atténués la journée par la fatigue et mon ennui. Je me zombifiais le jour. Si ça continuait je ressemblerais à Robert, la mâchoire de travers en moins. Pour autant je ne fuyais pas la lumière. J'aimais toujours autant me promener dans Paris et me poser sur un bord de Seine ou dans un parc. C'était le contact avec mes semblables qui m'agaçait de plus en plus. Quand le soleil tombait à l'horizon je savais que j'entrais dans un monde qui me passionnait au fur et à mesure de mes rencontres avec Florine, Robert, Jeanne et les autres. Même si je restais chez moi le soir je savais que tout pouvait arriver. Qu'une vampire pouvait surgir à ma fenêtre ou me téléphoner pour un trip Paris by night. Je savais que j'avais encore beaucoup à découvrir, beaucoup à voir. La journée ne m'offrait que routine. La nuit je me sentais vivant.

lundi 5 août 2013

Patient : Jeanne. Entretien : 1


La monstrueuse gargouille me dit qu'elle n'en peut plus de cette vie monotone et solitaire. "Huit siècles de Notre Dame de Paris". Elle dit que si au départ c'était un honneur pour elle de garder la cathédrale aujourd'hui c'est un fardeau. Le jour elle se transforme en statue de pierre mais elle voit et entend tout ce qui se passe autour d'elle. "Imaginez que vous deviez chaque jour rester plâtré de la tête aux pieds, sans pouvoir bouger" me dit-elle. La nuit "ce n'est pas mieux". Elle dit qu'elle est libre de voler au dessus de la capitale mais qu'elle la connaît tellement qu'elle le fait en "pilotage automatique". Elle aimerait découvrir le monde. Rome, Barcelone, Londres ou l'Amérique dont elle a entendu parler par les télés, les radios ou les Parisiens trop bruyants (il semblerait que les gargouilles ont l'ouïe fine). Mais elle ne peut pas. Une force, "cette force" qui l'empêche de trop s'éloigner de son lieu d'attache. J'essaie d'en savoir plus sur cette force qui la contraint et sur l'origine des gargouilles. Elle dit qu'elles viennent d'une "grande grotte sombre en Europe" mais elle ne sait plus laquelle. Elle dit qu'elle n'a plus que quelques "flashs" de ses jeunes années. En riant (ce qui me montre l'étendu de sa dentition éclairée par les lampes des contreforts de Notre Dame) elle me dit : "vous verrez le jour où vous aurez mon âge, la mémoire ça ne sera plus ça!" Je lui fais remarquer qu'il y a peu de chance que j'atteigne les huit cents ans. Quant à son impossibilité de s'éloigner de son lieu d'accroche elle dit qu'elle est sûre que les chrétiens et les anciens (des gargouilles) ont fait une sorte de pacte. Un "rituel". Elle est persuadée que le pape connaît la vérité sur les gargouilles et me dit d'aller au Vatican si je ne la crois pas. Elle dit que les autres gargouilles de Paris ne se posent pas ce genre de question. Qu'elles "font leur job comme de bons petits soldats". Je lui demande à quelle fréquence elle les voit. Elle répond : "assez souvent mais ce sont toujours les mêmes et ils sont d'un ennui!". Je lui demande quand elle les a vu pour la dernière fois. "Oh, il n'y a pas très longtemps. Je crois que c'était il y a cent cinquante ou cent vingt ans, dans ces eaux là". Je suis surpris par sa réponse. Je lui demande si elle est sûre qu'ils sont toujours de ce monde. Elle dit que c'est une très bonne question. Ma remarque la perturbe.  Je lui dis que peut être que si elle voyait des gens plus souvent elle aurait plus le moral. "C'est vrai qu'en y réfléchissant ça fait un petit moment qu'ils ne m'ont pas ennuyé ces cons là" dit-elle comme si elle réfléchissait à voix haute. Ces "cons" ce sont deux gargouilles. Apparemment les deux seules qu'elle connaisse vraiment en ville. Une basée à la Sainte Chapelle et l'autre au Sacré Cœur. "Ils ont de ces têtes" me dit-elle. Je lui demande si elle se sent moins déprimée, moins seule avec eux. Elle dit que oui mais que c'est la routine qui la tue. Mêmes contacts, mêmes lieux. "J'ai une vie monotone". Elle dit que c'est à cause de ça qu'elle a tenté de se suicider. "Ça peut mourir une gargouille?" lui demande Florine. "Comme tout le monde" lui répond Jeanne. Mais l'extrême longévité de ces êtres, leur discrétion et leur résistance physique éloignent assez facilement la mort. "En fait il n'y avait aucune chance que je meurs" avoue t-elle. Elle dit que peut être qu'inconsciemment elle voulait attirer l'attention. Je lui réponds que c'est réussi. Elle dit d'ailleurs être très contente de voir de nouvelles têtes d'aussi près, même si elle dit qu'elle ne comprendra jamais nos "étranges morphologies".
Je l'encourage à voir si ses "amies" gargouilles sont encore dans les parages. De renouer le contact. Elle dit qu'elle espère qu'on reviendra la voir. Qu'elle a plein de choses à nous raconter. Je lui dis qu'on ne pourra pas continuer à se voir ici, que c'est trop difficile d'accès. Florine dit qu'on va trouver une solution. Jeanne nous demande si le maire de Paris avait prévu de faire sauter Notre Dame. Sa question nous laisse, Florine et moi, dubitatifs. "Je serai libre si c'est le cas" ajoute t-elle rêveuse. Je lui conseille de mettre de côté pour l'instant son envie de dynamite, qu'on allait trouver des alternatives.
Avant que nous nous quittions (ce qui signifie pour moi chuter du haut de la cathédrale) elle me dit : "je suis prisonnière, sauvez moi"