mardi 28 mai 2013

23-Un pique nique pour Robert


"L'idée est simple. Le monde de Robert est extrêmement réduit. C'est un zombie et il est donc impensable qu'il se balade tout seul dans Paris. De plus la lumière du soleil est insupportable pour les morts vivants, vous en savez quelque chose. Son monde s'est réduit à l'extrême puisqu'il s'enferme dans un placard dans son souterrain. La question est : est-ce qu'on l'aide à sortir du placard? Mon rôle de psy est de faire en sorte qu'un individu se sente mieux dans sa tête quand bien même celle ci est en putréfaction depuis longtemps. Robert a besoin de souffler et pas seulement en parlant. Aidons le à changer d'air. Donnons lui un peu d'espoir."
A la fin de mon speech j'avais l'impression d'être le Président des États Unis au discours de l’État de l'Union. Florine s'est levée et m'a applaudi. 
"Ça c'est bien dit! a t-elle ajouté.
-Cool mec", a surenchéri Steeve en tripotant la pince à linge coincée dans sa barbe.
Oliver et Phil semblaient plus circonspects. J'ai repris ma diatribe.
"Il faudrait aller chercher Robert une  nuit avec le combi. On aurait de quoi faire un pique nique. Moi des sandwiches, vous du sang et Robert d'horribles cervelets de mouton. On irait ensuite sur les hauteur de Meudon. On pourrait admirer Paris vu d'en haut et le zombie aurait une chance d'apercevoir les étoiles.
-C'est inespéré pour lui! Je n'ai jamais pu l'emmener trop loin de sa cache au risque d'avoir de gros soucis. Faut le faire! Allez les mecs, pour un pote! s'est enthousiasmée Florine.
-Quatre vampires et un zombie dans un combi jaune, autant mettre un gyrophare sur le toit. Si on se fait contrôler par la police, on fait comment? Autant nous nous pouvons ruser mais pour Robert? Désolé messieurs les agents mais notre ami a une grosse rougeole purulente? a contre argumenté Phil avec une certaine pertinence.
-Pour une fois je suis loin d'être en total désaccord avec Phil. C'est une entreprise risquée. Quand on a été cherché la famille zombie pour éviter qu'ils ne fassent un carnage dans la rue on était totalement avec toi, nous étions portés par ton enthousiasme à aider ces pauvres êtres. Mais là, une telle entreprise pour que Robert puisse voir les étoiles...Magellan, Magellan pointe donc ta boussole vers l'horizon rougeoyant d'amertume au delà de..."
Oliver n'a pas pu terminer sa phrase. Florine venait de frapper du poing sur la table. Du thé s'est renversé, une cuillère est tombée au sol. Nous nous sommes tous tus. Elle a enlevé sa capuche. Son regard était sombre.
"On parle de mon ami là! Mon ami déprime, il passe son temps dans un placard à pousser d'horribles râles. Contrairement à sa famille il sait à quel point c'est terrible d'être un zombie. Mehdi vous propose quelque chose qui pourrait peut être amorcer quelque chose de nouveau, quelque chose de meilleur pour Robert et vous dites non. Vous avez peur? Oliver, tu as échappé à de multiples dangers dans ta vie. Toi Phil tu passes ton temps à parler de la grandeur des vampires, de leur puissance. Conduire un zombie en dehors de la ville pour pique niquer vous fait flipper? C'est nul! Vous êtes nuls!"
Je la sentais émue. Elle baissait les yeux. Steeve s'est alors exprimé.
"Ouais les mecs...je sais que j'ai pas ta façon de parler Oliver ou ta rage Phil mais Robert c'est presque un membre de la famille. C'est quelqu'un qui compte pour Florine. Alors ok il pue et on ne comprend rien à ce qu'il dit mais c'est le pote de notre sœurette quoi. Si je déprimais comme lui j'aimerais qu'une bande de zombies viennent me chercher pour m'emmener pique niquer. Mais pas en combi, l'embrayage serait trop dur à manier pour un zombie. Trop de faiblesse dans les jambes. Si Kurty vous entendait il aurait sorti sa guitare pour crier sa rage."
Oliver se passait la main dans les cheveux, pensif. Il me fixait d'un regard bleu injecté de sang. Il a esquissé un sourire.
"Comme l'a dit Churchill : un ami zombie reste un ami. Notre invité psychologue pense qu'on peut aider Robert. La douce Florine aussi. Ainsi que le lunaire Steeve. Eh bien je n'ai jamais été homme à me défiler. Je vous soutiens. Au diable la peur, au diable les gris nuages de la tristesse humaine qui tourbillonnent au firmament. Quand partons nous?"
Le vampire anglais s'est levé et a réajusté sa veste. Il s'est posté à côté de Phil et lui a posé la main sur l'épaule.
"Mon cher, vos interrogations sont légitimes et je partage certaines de vos craintes. Mais je crois que nos amis ont raison. Nous serons prudents, comme nous le sommes toujours. Et si ça tourne vinaigre je compte sur l'esprit vif de la belle Florine pour nous sortir d'un mauvais pas. Et on va surtout passer un très bon moment.
-Nous sommes devenus une espèces menacée Oliver, le risque est grand, lui a répondu un Phil hésitant.
-S'te plait!" a supplié Florine au sourire retrouvé, les mains jointes devant elle en position de supplique.
Phil a levé la tête, détournant son regard de la vampirette.
"Très bien, très bien, je viens, a dit le vampire d'un geste dédaigneux de la main. Mais je refuse d'être assis à côté de ce sac de viande puant."
Nous nous sommes félicités. Steeve lâchait des "cool" en rafale. Florine a pris Phil dans ses bras ce qui n'a pas manqué de le mettre mal à l'aise. Je leur ai proposé de mettre en œuvre ce plan pour le vendredi soir. Steeve s'est couvert des lunettes de soleil de Florine et s'est enroulé dans une grande couverture. Il est sorti dans le jardin pour vérifier l'état du combi. Il ressemblait à une tortue, penché sur le moteur et emmitouflé comme il l'était. Après avoir passé plusieurs minutes à triturer la mécanique du véhicule il s'est assis à la place du conducteur. Lorsque la machine s'est mise en branle une épaisse fumée est sortie du pot d'échappement. On ne voyait presque plus le combi depuis la fenêtre. Finalement la Volkswagen est réapparue. Derrière la vitre du véhicule il m'a semblé percevoir Steeve lever son pouce en l'air pour nous signifier que tout était ok. Quelques minutes après il est revenu. Toujours vêtu de sa couverture et de ses lunettes ils nous a rassuré.
"Bon, les mecs, le combi fonctionne. Ça toussote un peu mais ça fonctionne. En revanche faudra le nettoyer un peu. Il ne me reste plus qu'à trouver les albums de Nirvana en cassettes pour l'autoradio".
Florine et moi avons remercié le mécano fan de Kurt Cobain. Oliver déambulait dans la cuisine en scandant d'énigmatiques "providence, providence". Phil, à ma grande joie, avait disparu. Nous avons fait la liste des choses qu'il nous faudrait pour passer un bon moment à Meudon. Je suis ensuite parti en leur disant que je viendrai chez eux vendredi soir et qu'on partirait ensemble. En remontant l'allée qui partait de la maison des colocataires vampiriques et qui finissait dans une avenue fréquentées de bruyants mortels je me suis félicité intérieurement. J'avais l'impression d'avoir mis en route une sortie thérapeutique comme celles que j'avais pu faire avec des patients psychotiques. On sous estimera toujours l'effet bénéfique sur la santé psychique de sandwiches partagés dans une ambiance conviviale.

samedi 25 mai 2013

22-Une réunion au sommet


Je n'ai jamais été un "psy" attentiste. Le genre à écouter sans prononcer un mot. Sans interpeller le patient. Je pense qu'écouter le patient en le laissant librement associer est une absurdité. Si on peut construire concrètement un début de changement chez le sujet, dans son comportement et sa façon de penser, alors faisons le. Et au diable les autres!
C'est pourquoi j'ai décidé qu'il était temps de montrer à Robert qu'avec un peu d'huile de coude on pouvait lui faire voir la vie (ou la mort dans son cas) autrement. Pour cela j'avais besoin de Florine et malheureusement de ses colocs vampiriques. Le plan était simple. Je voulais permettre à Robert de sortir un peu plus loin que d'habitude et de prendre le grand air. Je voulais qu'on lui organise un petit pique nique nocturne à la belle étoile sur les hauteurs de Meudon. Et plus on serait nombreux et plus le zombie se sentirait entouré et apprécié. C'est pourquoi je voulais que les trois colocataires de Florine participent. J'avais aussi besoin d'une voiture. Or je savais que Florine et ses trois potes vampires avaient transporté la famille zombie dans un combi Volkswagen. Je supposais qu'ils l'avaient encore. En reformulant tout ça  à voix haute j'avais l'impression d'écrire le scénario d'un épisode de Scoobidoo. Mais j'étais à peu près certain que les effets sur le moral de Robert seraient positifs. J'ai rapidement expliqué mon projet à Florine et j'ai demandé à la voir chez elle. Ce qui l'a surprise connaissant mes réticences à revoir ses colocs. Je me suis alors rendu à Montmartre. Arrivé devant la maison des vampires j'ai remarqué une chose que je n'avais pas vu la première fois. Sur la droite de la propriété il y avait des traces de roues dans la terre qui rejoignait une double portes discrète dans le portail. J'avais définitivement l'âme d'un détective. J'ai franchi la petite porte de la grille d'entrée et j'ai suivi les traces au sol. En contournant la maison j'ai furtivement regardé par les fenêtres. Je ne voyais rien. Les rideaux obscurcissaient tout. Derrière l'habitation j'ai été surpris par la superficie du jardin. Pour des Parisiens ils étaient sacrément vernis niveau verdure. En revanche l'état de la pelouse et des fleurs laissaient à désirer. Au fond, près d'un grand arbre et d'une cabane de jardin qui avait bien vécu il y avait un le combi Volkswagen. Toute la partie inférieure du véhicule était recouverte de boue séchée. En m'approchant j'ai pu voir la couche de poussière sur la carrosserie et les crottes d'oiseaux sur le pare-brise. S'il était d'une propreté douteuse il semblait, de l'extérieur, en bon état. Mon plan prenait doucement forme. Il me fallait maintenant constituer ma petite équipe pour l'opération "un pique nique pour Robert". C'est comme ça que j'avais appelé mon idée de sortie nocturne. Ça avait fait rire Florine, c'était plutôt bon signe. Je suis revenu sur mes pas et je me suis posté sur le paillasson de la porte de la maison. Comme la première fois j'ai pris une bonne bouffée d'oxygène et j'ai sonné. Florine a rapidement ouvert, capuche de sweat sur la tête et grosses lunettes aux verres fumés sur le nez.
"Salut Psyman! Entre!"
Elle arborait ce grand sourire flippant que semblaient avoir tous les vampires. Sur le canapé il y avait encore Steeve. Il portait un marcel blanc et un jean troué sorti tout droit des années quatre vingt dix. Il s'était accroché une pince à linge dans la barbe et il grattait sur une guitare défraîchie.
"S'lut Mehdi! Attends écoute ça!" et il s'est mis à jouer un morceau de Nirvana, lithium. Le bougre se débrouillait vachement bien.
"T'as vu ça, comme Kurty! a t-il ajouté sa démonstration terminée;
-Trop la classe, Steeve et moi on est les musiciens de la bande, j'adore l'accompagner à la batterie, a dit Florine fière de son coloc.
-Ouais t'es hardcore Flo, trop hardcore", lui a t-il répondu avec un sourire en coin et en tirant sur sa pince à linge.
La vampirette m'a invité à m'asseoir autour d'une grande table en bois dans la salle à manger. Elle a mis ses mains en porte-voix et s'est mise à crier.
"Les garçons! Ramenez vous! On a un invité!"
Oliver, l'élégant anglais a rapidement descendu l'escalier menant à l'étage. Il portait une veste cintrée datant certainement d'une époque lointaine. Il tenait un livre à la main. Tout en se passant la main dans les cheveux il m'a salué depuis les dernières marches.
"Tiens, n'est ce pas notre ami docteur de l'âme? Comme le chat sait grimper aux arbres et le ruisseau s'écouler par delà les murs, un vent empli de promesse vient de pousser la porte en cèdre de la maisonnée" a déclamé le vampire en terminant sa phrase par quelques mots en latin à l'accent britannique prononcé. Florine a haussé les épaules en me regardant amusée. Oliver m'a serré la main avant de disparaître derrière une porte battante. J'ai alors vu surgir Phil depuis l'étage. Le Béla Lugosi de Montmatre. Il a descendu l'escalier tranquillement cette fois ci. Il ne m'a pas regardé et quand il s'est assis à l'autre bout de la table il a hoché la tête en lâchant un "mortel...pfff..." des plus méprisants. Florine l'a alors interpellé.
"Hey Phil, t'exagères! Dis lui bonjour oh!
-Vampires et humains ne devraient pas se mêler. C'est déjà assez humiliant de ne pas pouvoir les tuer, a t-il rétorqué.
-Phil! Oh!" lui a lancé la vampirette passablement énervée, les muscles du visages tendus.
Phil l'a regardé un peu décontenancé. Il a commencé à marmonné en agitant les mains nerveusement. Puis il a fini par me regarder.
"Bonjour...invité...
-Voilà, c'est mieux", lui a répondu Florine qui retrouvait le sourire.
Si elle avait ôté ses lunettes de soleil elle avait encore la capuche de son sweat sur la tête. Elle ressemblait à un petit moine. Oliver est réapparu avec un plateau qu'il a déposé sur la table. C'était du thé. Il m'a servi en premier. Je déteste le thé mais quand on est entouré de quatre vampires on reconsidère ses goûts. Steeve a fini par nous rejoindre alors qu'il était pourtant le plus près de la table. Il a posé sa guitare par terre. Phil l'a regardé méchamment.
"Mais enlève donc cette pince à linge! Tu nous fais passer pour qui là?
-Relax man. C'est un truc de musicos, pour se détendre. Mais toi t'as pas de barbe tu peux pas savoir, lui a gentiment répondu Steeve.
-N'importe quoi, quelle décadence! s'est exclamé Phil.
-Du calme messieurs! a fini par dire Florine pour recentrer le débat. Mehdi est venu pour nous exposer une idée qui pourrait un peu aider Robert.
-Robert, le zombie puant? s'est senti obligé de préciser Phil.
-Encore un mot comme ça et tu auras affaire à ça", a dit Florine en menaçant son coloc du poing.
Phil s'est excusé sur le champ. J'étais sidéré de voir le poids qu'avait Florine dans cette maison. Physiquement elle n'avait rien d'impressionnant mais Phil, vampire qui à moi me faisait peur, n'opposait aucune résistance quand la vampirette s'énervait. Je me sentais plus rassuré. Elle m'a demandé de présenter mon plan. Je me suis raclé la gorge et je me suis lancé.

vendredi 24 mai 2013

Patient : Robert. Entretien : 2


Après avoir pris les précautions d'usage (Florine qui coince la famille zombie dans un angle de la pièce et les amadoue avec des cerveaux de moutons) j'écoute Robert pour la deuxième fois, toujours derrière la porte de son placard.

Robert commence en s'excusant pour sa famille. Disant que lui n'est pas comme ça. Je lui demande comment est la vie dans son placard. Il répond juste : "je suis debout". Je lui demande de quoi le protège le placard. Il dit qu'il n'aime pas être un zombie et qu'il se reconnaît de moins en moins dans les autres membres de sa famille. Il les qualifie de "sauvages". S'enfermer est le meilleur moyen de se couper de leur monde. Il dit que ce n'est pas suffisant et qu'il a besoin de sortir de temps en temps. Il sort la nuit, habillé de plusieurs couches de vêtements. Il ne va pas très loin car il a peur d'être remarqué par un passant. Il va jusqu'à la Seine parfois. Il dit qu'il aime la nature. Qu'il pense qu'il l'a toujours aimé mais n'en est pas sûr. Il dit oublier de plus en plus de choses. La lumière du jour lui manque beaucoup. Il dit qu'à défaut de soleil il aimerait voir les étoiles mais qu'à Paris c'est dur. Il dit qu'il ne comprend pas pourquoi ses parents et ses sœurs ne se posent pas de questions et continuent de se comporter comme des animaux. Il dit qu'il aime quand Florine lui rend visite car ils peuvent parler. Elle lui parle du "monde de dehors". Il se demande s'il y a d'autres "personnes comme lui". Florine lui aurait dit qu'elle ne savait pas. Il se dit fatigué de "tout ça". Mais il ajoute que parler lui fait du bien, qu'il aime que quelqu'un s'intéresse à lui et à ses problèmes. Je lui demande si la prochaine fois on pourrait se voir en face à face. Il dit qu'il ne sait pas, qu'il ne veut pas m'effrayer. Je lui dis qu'on va essayer de le bouger un peu. Il ne comprend pas. 
L'entretien dure longtemps pour finalement peu de matériel. Robert parlant lentement et articulant tellement mal que je suis obligé de lui faire répéter certaines phrases.

lundi 13 mai 2013

Résumé des épisodes précédents

Alors qu'il mange un délicieux sandwich poulet mayonnaise sur un banc du Père Lachaise Mehdi, psychologue trentenaire, est abordé par Florine. Sous ses allures d'adolescente gothique elle se révèle être une vampire de cent trente six ans. Énergique mais névrosée elle devient la première patiente mort vivante de Mehdi. Sa vie de vampire a commencé suite à un viol au XIXème siècle. Depuis elle bouillonne de colère qu'elle cherche à canaliser. La jeune vampirette s'installe petit à petit dans la vie du psychologue jusqu'à lui proposer de l'aider à se créer une clientèle composée de créatures de la nuit et décide de jouer sa secrétaire. Mehdi réticent au début finit par y voir une occasion unique de donner un nouveau sens à son existence. Il est renommé "Psyman" par la vampire. Il rencontre les colocataires aussi bizarres qu'inquiétants de Florine. Il est ensuite présenté à Robert, zombie de son état. Après s'être fait coursé par une famille de morts vivants dans un local EDF c'est à travers une porte qu'il mène son premier entretien avec lui. C'est un être mal dans sa peau en putréfaction qui se livre à lui et qui lui fait part de son refus de cette vie de zombie commencée par un tragique accident de voiture. La même soirée Mehdi découvre l'Antre, un bar des Halles fréquenté par des vampires. Il y rencontre par la même occasion Vladimir, vampire agressif qui a des vues sur Florine. Ce dernier se fait humilier dans un défi karaoké par David, un nain chanteur fan de Depeche Mode. Après cette soirée mouvementée au bar Florine et Mehdi manquent de se faire écraser par Jeanne, une gargouille suicidaire, sur le parvis de Notre Dame.

mercredi 8 mai 2013

19-The longest night - 5



Comme prévu nous sommes rentrés en taxi. J'ai fait déposer Florine à Montmartre. Nous sommes sortis de la voiture, j'ai dit au chauffeur d'attendre.
"Je crois que c'est la nuit la plus étrange et la plus remplie de ma vie. Une famille de zombies qui tente de me tuer, un mort vivant dans un placard, un bar rempli de vampires et pas que des sympas, un cocktail à base de sang, un nain fan de Depeche Mode et une gargouille dépressive qui manque de nous écraser. Rien que d'y penser j'ai envie de m’effondrer de fatigue sur le sol. 
-Et crois moi ça aurait pu être bien pire, m'a répondu Florine avec un sourire tout en canines. Mais pour être honnête il s'est passé pas mal d'imprévus ce soir. C'est ça de sortir avec moi, on risque à tout moment de mourir écrabouillé"
La vampirette semblait être encore en grande forme. Elle s'était appuyée contre un mur qui faisait un angle avec un autre pan de mur qui suivait une ruelle qui menait à sa maison. Je ne distinguais aucune trace de fatigue sur son visage si ce n'est les petites marques cadavériques dues à sa condition de mort vivante. Moi je me m'étirais et baillais. Florine a sorti son carnet de rendez vous de sa poche et l'a agité devant elle.
"La semaine prochaine va être une grosse semaine. Robert, Jeanne et moi. Tu dois tous nous aider. 
-Toi? Ah oui c'est vrai, tu es encore ma patiente même si j'en doute de plus en plus.
-Tu rigoles je suis totalement névrosée!" dit-elle en faisant trembler son corps comme les hystériques de la grande époque de Charcot.
Pour une raison qui m'échappait elle mimait un zombie en tournant sur elle-même. 
"Tu vois je vais mal! j'ai encore besoin d'un psy. J'ai des tas de choses à dire. Je remonte la pente mais c'est pas encore ça Psyman."
Je ne savais pas si Florine avait encore besoin d'un psy mais il m'apparaissait évident qu'elle se débrouillait vraiment bien quand il s'agissait de se mettre au service des autres. Elle y trouvait son compte. Décidément j'étais le meilleur psychologue du monde. J'ai dit à mon assistante que je devais rentrer. Elle semblait déçue. Elle a tenté de négocier quelques minutes supplémentaires de discussion, m'invitant même à prendre un café avec ses colocs. Elle m'aurait proposé de m'enfoncer une tige en métal dans l’œil que ça m'aurait fait le même effet. J'ai poliment refusé et j'ai rejoint le taxi. Je me suis assis. Florine m'a pointé du doigt.
"Et achète toi un portable nom de Dieu!"
J'ai acquiescé de la tête. J'ai claqué la portière et j'ai donné l'adresse au conducteur. J'ai posé ma tête sur le haut de la banquette. Par la fenêtre le Paris du cœur de la nuit défilait. Je regardais sans prêter attention à ce que je voyais. Cette capitale que je croyais connaître devenait de plus en plus mystérieuse pour moi. Les ombres que j’apercevais furtivement à travers le pare-brise pouvaient être autant d'êtres fantastiques. J'étais fatigué. Je somnolais. Cette nuit j'en avais vécu dix. Je n'arrivais plus à penser clairement. Les zombies, les vampires, les gargouilles. Tout ça en une seule nuit. Je me recroquevillais sur le côté, comme un enfant. J'étais confortablement installé. Le paysage ne devenait qu'une succession de lumières et de vagues formes. Mes yeux se fermaient. Je dormais.


samedi 4 mai 2013

18-The longest night - 4


Florine et moi sommes restés dans le bar jusqu'à une heure du matin passée. On en était arrivé au point où la petite vampire tentait de m'apprendre un jeu de carte "du siècle dernier". Je n'ai rien compris aux règles. Une histoire de carte à poser sur le verre par ordre décroissant et de pari à base à morceaux de sucre. Juste avant ça elle m'avait fait remarquer qu'il n'y avait pas de miroir dans les toilettes. Ce que j'avais pu effectivement vérifier. Elle m'a expliqué que c'était pour que les vampires aillent pisser tranquillement sans que leur absence de reflet n'inquiète les autres clients. Elle a sorti son smartphone pour me montrer une page facebook qui militait pour l'installation de miroirs dans les chiottes de l'Antre. "Si elles savaient..." a judicieusement conclu Florine. Lorsque nous sommes partis l'ambiance était clairement retombée et les mecs bourrés au troisième degré se comptaient par dizaine. Certains interpellaient Florine qui leur répondait par un élégant doigt d'honneur. Nous sommes sortis du quartier des Halles. Elle voulait encore marcher.
"Quoi? Tu ne penses pas qu'il est assez tard comme ça? Je sens encore le zombie, j'aimerais prendre une douche tu sais.
-Allez, on marche au moins jusqu'à Notre Dame s'te plaît, m'a supplié l'adolescente centenaire.
-Mais pas plus loin hein!" ai-je concédé, trop fatigué pour lutter contre ce lutin plein d’énergie vampirique.
Florine marchait d'un pas léger et le moindre détail était pour elle l'occasion d'une exclamation.
"Oh t'as vu la fissure là? Et là la voiture peinte en rose! Et puis ici le couple caché sous l'escalier"
Mon cerveau n'arrivait plus à la suivre et je me contentais d'un hochement de tête en guise de réponse. En passant devant une bouche de métro je me suis rendu compte que je ne pourrai pas rentrer par ce moyen là vu l'heure avancée. J'allais devoir payer un taxi. Merci Florine. Lorsque j'ai réussi à mettre de côté l'agacement lié au transport j'ai remarqué qu'entre deux interventions enthousiastes Florine redevenait sérieuse et faisait des signes de tête à certains passants. Elle esquissait même un salut de la main vers ce qui de ma position semblaient être des ombres au loin. Elle communiquait avec des êtres de la nuit."Des amis" m'a t-elle dit lorsqu'elle a surpris mon regard interrogatif lors d'une de ses phases de silence. Bizarrement je n'avais pas très envie d'en savoir plus sur ces amis. Sur le parvis de la cathédrale Notre Dame il n'y avait pas grand monde. Sur un banc des SDF s'échangeaient bruyamment une bouteille.
"Je ne m'en lasserai jamais" a dit Florine visiblement émue. 
Elle s'est approchée de l'édifice et a posé sa main sur la pierre froide. 
"Elle est comme moi, immortelle"
Je ne savais pas quoi lui dire. Je lui ai souri. Visiblement ça lui a suffit. Un bruit étrange s'est alors fait entendre. Une sorte de cri d'oiseau se rapprochant à grande vitesse. Tout à coup un bruit sourd juste derrière nous. Nous nous sommes retournés d'un bond. Un masse grisâtre gisait là, sur le sol. Ça bougeait un peu. Sur leur banc les clochards se sont levés. L'un d'eux décrivait du doigt la trajectoire de la chose. Apparemment elle venait du sommet de la cathédrale. La vampire, téméraire à son habitude, s'est approchée de l'objet tombé du ciel. Je la suivais de près. La forme au sol ressemblait à une grosse chauve souris. On pouvait distinguer deux grandes ailes repliées. La bête était recroquevillée sur elle-même. La vampirette a fait le tour du corps pour se placer au niveau de la tête. Elle s'est agenouillée. Décidément elle n'avait peur de rien. Elle a avancé la main vers la bestiole.
"Ça...ça va? lui a demandé Florine doutant d'avoir une réponse.
-Putain je me suis écrasée comme une merde!" lui a répondu la chose en relevant la tête.
Florine a eu un mouvement de recul. La forme ailée s'est tournée vers moi avec une vitesse impressionnante. J'avais face à moi un visage hideux. Un faciès grimaçant aux dents pointues. Au sommet de son crane sans cheveux il y avait deux petites cornes. Si j'avais été croyant j'aurais crié au Diable. Après s'être redressé puis assis à même le sol le démon à cornes s'est adressé à moi.
"Bonjour vous. J'espère que je n'ai écrasé personne, ce n'était pas mon but, m'a t-il lancé d'une voix rauque.
-Excusez moi mais vous êtes quoi...euh...qui? ai-je dit stupéfait par cet être hors du commun.
-Moi c'est Jeanne, gargouille de Notre Dame de Paris, pour vous servir.
-Bon...bonjour Jeanne...moi c'est Mehdi. Et derrière vous, Florine, mon assistante."
Jeanne à tourné la tête et a salué la vampire. A son apparence hideuse s'ajoutait son nom féminin qui jurait avec le son grave de sa voix et ses traits virils.
"Je ne voulais pas vous faire peur, a t-elle ajouté. Je voulais juste me suicider. Apparemment ça a totalement raté.
-Vous vouliez vous tuer? lui a demandé Florine.
-Oui ma petite. Tu sais, nous les gargouilles nous avons une vie longue et pénible, attachée pour toujours à une église ou une cathédrale. On finit par s'ennuyer et, dans mon cas, par avoir envie de se tuer."
La vampirette l'a prié de s'asseoir sur un banc non loin de là. Je me suis assis à côté de Jeanne sur le banc en pierre tandis que Florine s'est mise en tailleur parterre face à nous.
"Vous disiez que vous êtes une gargouille? lui ai-je dit afin d'en savoir plus sur cette horreur tombée du ciel.
-Oui une gargouille. Gardienne de cathédrale. A notre naissance, d'instinct, nous nous lions avec un lieu de culte où quelques années plus tard nous nous poserons ad vitam. Pour les anciens c'était un honneur d'être des gardiennes. J'adhérais à l'idée. Mais après plusieurs siècles en faction sur les sommets de Notre Dame l'ennui a fini par me ronger. Il faut que vous sachiez que lorsque le jour se lève nous nous transformons en pierre. C'est seulement la nuit venue que nous pouvons nous mouvoir librement et voler pour nous dégourdir les ailes. Mais j'ai beau aimer Paris j'en ai fait un peu le tour. Je m'ennuie là haut, de plus en plus. Mes seuls compagnons sont des pigeons et des statues qui, elles, ne se mettent pas à se mouvoir les derniers rayons du soleil disparus. Et cette nuit, cette nuit toute particulière, j'ai décidé de sauter. De me laisser tomber, espérant que ma trop longue vie de gargouille s'achève. Si ça avait marché on aurait retrouvé demain, éparpillés sur le parvis, mon corps démembré et pétrifié."
Jeanne se touchait les canines pour vérifier qu'elle n'étaient pas cassées ou branlantes. Elle me faisait vraiment peur. Son horrible face, son corps sombre et ses grandes ailes de chauve souris semblaient sortis tout droit d'un cauchemar. Je n'osais soutenir son regard. Florine a pris la parole.
"Mais pourquoi vous n'allez pas voir ailleurs? Vous attacher à une autre église par exemple?
-Parce que je ne peux pas. J'appartiens à Notre Dame. Je finis toujours par revenir me poser sur ses hauteurs, d'instinct. Si je m'éloigne trop une sorte de pilotage automatique se met en route en moi et guide mon vol vers elle. Le seul moyen de se détacher du lieu auquel on appartient est la destruction de celui ci. Dans mon cas il faudrait que Notre Dame disparaisse pour que je sois libre.
-Vous n'avez pas un plan B? lui a demandé Florine en grimaçant.
-Malheureusement non.
-On ne peut pas vous proposer de faire sauter Notre Dame de Paris mais on peut vous aider en vous faisant sentir moins seule."
La vampirette a donné une carte de visite à Jeanne. La gargouille s'est tournée vers moi.
"Vous êtes psychologue pour zombies?
-Pas que.
-Parce que bon, je ne suis pas un zombie.
-Je sais, c'est Florine qui a écrit ça...enfin bref, je suis psychologue.
-J'espère que vous n'avez pas le vertige.
-Pourquoi donc?
-Ça vous dirait de venir m'écouter de temps en temps en haut? "
Jeanne désignait le toit de la cathédrale du bout de son long doigt crochu.
"On sera plus tranquille là haut."
L'idée de grimper, de nuit, sur les murs de Notre Dame de Paris ne m'enchantait guère. A contrario cette proposition insolite faisait bondir Florine d'excitation.
"On viendra vous voir! Promis! lui a rétorqué la vampire enthousiaste.
-En étant un peu agiles vous devriez pouvoir atteindre le deuxième niveau. Je vous aiderai à vous hisser."
Je trouvais l'idée dangereuse. Les murs étaient gigantesques et la police finirait par nous attraper. Mais Jeanne et Florine rigolaient ensemble, elles faisaient déjà amie amie et l'affaire était entendue. Mon assistante immortelle a sorti son carnet de rendez vous de sa poche arrière et a convenu d'une date avec l'horrible gargouille suicidaire. Cette dernière qui, il y a encore quelques minutes gisait tête la première sur le parvis, retrouvait le sourire (ce qui la rendait encore plus hideuse). Je commençais à croire que j'étais un excellent psychologue. Nous avons encore un peu discuté avec Jeanne avant  qu'elle ne retourne enfin sur les hauteurs de Notre Dame. A alors surgit dont on ne sait où un des sans domicile qui avait assisté à toute la scène. Il se tenait voûté, scrutant le ciel. Il avait peur.
"C'était quoi c'machin?
-Batman", lui ai-je répondu