vendredi 29 mars 2013

10-Immortelle


Je ressemblais à un clodo avec mon demi t-shirt déchiré. Les gens se retournaient sur l'étrange couple que Florine et moi formions. Je pensais encore à mon sauvetage. Le visage froid et violent de la vampire m'avait marqué. Si je la voyais toujours souriante j'ai pu découvrir son côté dangereux. Il m'apparaissait clair que les vampires n'étaient pas des enfants de cœur et qu'il me fallait rester méfiant. 
"Sérieusement, tu l'aurais tué? ai-je demandé à Florine.
-Non. Mais j'aurais pu encore plus salement l'amoché. 
-Tu sais, tu m'as fait peur.
-Tu comprends maintenant pourquoi j'ai besoin d'un psy. Je pars au quart de tour. Quand je vois un type méchant, et surtout s'il s'en prend à quelqu'un que j'apprécie, je deviens...animale."
Nous remontions une rue où de chaque côté s'enchainaient les kebabs et les sex shop crasseux. Les néons bleus des magasins donnaient à Florine un air fantomatique. Elle portait un débardeur. Les lumières accentuaient les veines de son cou et les cicatrices de ses bras. Nous sommes arrivés à quelques mètres de l'entrée de mon immeuble. Je me suis arrêté.
"Dis, Florine, c'est comment d'être immortelle?
-Immortelle? a t-elle dit en s'asseyant sur un banc. Immortelle c'est fatigant. J'ai vu beaucoup de choses, beaucoup de gens. J'ai vécu des tas de trucs. Je commence à croire que l'Homme n'est pas fait pour vivre plus d'un certain temps. On est un peu comme des yaourts nature. On a une date de péremption dans une notre tête. Je me demande si la mienne n'est pas arrivée. Ça fait plus d'un siècle que je rumine mon viol tu sais. Il y a des choses qui passent avec le temps, pas ça.
Je ne savais pas quoi dire. J'ai dit à Florine que la soirée avait été bizarre. Et que du coup je devais me reposer et réfléchir à tout ça. 
"On se voit la semaine prochain.
-T'inquiète, j'ai pas oublié. La vampirette s'est levée en tapant dans ses mains.
-Je vais encore vivre des trucs bizarres hein?
-Plus que ça. Tu sais quoi, j'ai hâte de vivre les jours à venir.
-Bonne nuit p'tit lutin."
Je commençais à me diriger vers mon hall d'immeuble. Florine m'a interpellé. Elle a sauté sur le banc. 
"Hey, Psyman! On va former une sacrée équipe."
Après un signe de tête elle est redescendu et s'est éloignée en dansant dans la nuit.

dimanche 24 mars 2013

9-L'agression à la pelle à tarte


J'ai toujours aimé marcher. Depuis que je vis Paris j'aime me balader dans les rues de la Capitale même si ça me prend des heures. Parfois les gens ont du mal à partager mon enthousiasme. Surtout les filles. Toujours rapidement fatiguées et prêtes à bondir sur le premier banc venu. Revenir du côté du Père Lachaise depuis Montmartre m'avait semblé une bonne idée par cette soirée d'été. Mais en fait...non. C'était une grosse connerie. Il faisait frais. Voire froid. Avec mon t-shirt j'avais l'air fin. Je marchais les mains dans les poches, tête baissée pour esquiver les rafales de vent. Ça ne fonctionnait pas mais j'y croyais fort. Pour ne plus penser à mes membres s'engourdissant je tentais de faire le point à froid (c'est le cas de le dire) sur ce que m'avait dit Florine. J'avais du mal à accepter le fait  qu'il y avait d'autres créatures étranges que les vampires. Mon lobe frontal avait déjà du mal avec l'existence des dits vampires. Et pourtant je savais que c'était vrai. Dès lors que vous reconnaissez la présence d'un vampire alors vous devez tout accepter. Je ne voyais plus les rues de Paris de la même façon. Y avait-il un monstre tapis dans l'ombre derrière une grosse poubelle verte qui attendait que j'ai le dos tourné pour me dévorer? Une peuplade de zombies arpentait-elle les caves des immeubles? Un fantôme me suivait-il en soufflant son haleine glacée dans le cou? En tout cas s'ils existaient ces êtres étaient extrêmement discrets. Peut-être, comme les vampires, savaient-ils agir dans furtivement pour ne pas être chassés et lynchés. Psychologue des créatures de l'au-delà. Tout cela commençait à me dépasser.
Alors que j'imaginais la maquette de mes nouvelles cartes de visite où serait inscrite en gras ma nouvelle orientation un type a surgi devant moi et m'a fait sursauter. Malgré la période de l'année il portait un gros bonnet rouge en laine à la Cousteau. Il avait une veste en jean aux manches coupées. On ne voyait plus cela depuis les années quatre vingt. Il a sorti un objet brillant de sa poche et a commencé à me menacer avec. J'ai fait un pas en arrière, revenant à des considérations très terre à terre d'autoconservation. Mais, en y regardant de plus près, je me suis aperçu que ce que je croyais être un couteau était en fait une pelle à tarte. Une pelle à tarte argentée, scintillant sous le réverbère.
"File moi ton fric! m'a dit l'homme au bonnet rouge, agitant sa pelle à tarte.
-Sûrement pas! Désolé mais je n'ai pas de temps à perdre avec vous.
-Ton fric ou je te plante!
-Avec une pelle à tarte?"
Le type a regardé son arme en grimaçant. Vexé que je lui fasse remarquer le ridicule de la situation. Après avoir prononcé un nombre incalculable de "ouais" il a commencé à donné des coups de pelle dans le vent.
"Ça peut être dangereux une pelle à tarte tu sais! a t-il reprit
-Non ça ne l'est pas. C'est juste pathétique, lui assenais-je agacé.
-Tu n'as jamais entendu parler des accidents de découpe de gâteaux d'anniversaire?
-C'est quoi ce truc?
-Selon une étude très sérieuse une personne sur dix s'est déjà profondément entaillée avec une pelle à tarte lors de la découpe d'un gâteau d'anniversaire. Et une sur vingt en est morte!"
Je le regardais, sidéré. Je levais les mains en signe de consternation. J'étais visiblement face à un schizophrène. Ou un truc dans le genre. La rue était déserte. Seules les voitures passant à toute allure donnait un peu de vie à la situation. Après une bonne minute de silence mon agresseur fou a repris son ton énervé. Il exigeait toujours de l'argent. Fatigué j'ai voulu m'éloigner rapidement en traversant la rue. Mais il était plus vif que je ne le pensais et avant même que j'ai pu descendre du trottoir il m'a attrapé par le t-shirt. Je sentais la situation dégénérer et je lui ai crié de me lâcher, espérant qu'un passant viendrait à ma rescousse. C'est alors, qu'en une fraction de seconde, le Cousteau du pauvre a valdingué dans un bond prodigieux en arrière arrachant au passage un bout de mon t-shirt. Il s'est lamentablement écrasé sur le store métallique d'un magasin. Le temps de reprendre mes esprits j'ai vu Florine tout près de moi. C'était elle qui avait balancé le type à la pelle à tarte. Elle était venue à mon secours. Elle avait le regard sombre. Sans dire un mot elle s'est dirigée d'un pas assuré vers le type au bonnet. L'attrapant par la veste elle a commencé à lui asséner des coups de poings au visage. Le type ne bougeait même plus, son atterrissage sur le rideau en métal avait du le sonner. Je suis rapidement intervenu, ordonnant à Florine d'arrêter. Le pauvre loubard avait déjà le visage en sang. Je me suis assuré qu'il respirait encore.
"Tu aurais pu le tuer! lui ai-je dit en la sermonnant.
-Ça n'aurait pas été une grande perte.
-Tu dois contrôler ta violence, tu te rappelles?"
La petite vampire s'est essuyé ses fines mains tachées de sang dans un mouchoir.
"Désolée, a t-elle finit par dire.
-Mais merci quand même...merci Florine"
Elle m'a souri. Je lui ai donné une tape sur l'épaule.
"Tu as vraiment une force surhumaine!
-Je suis une vampire, tu te rappelles?
-Tu devrais faire du catch.
-Très drôle.
-On ne peut pas le laisser comme ça" ai-je dit en désignant l'agresseur agressé inconscient, gisant sur le sol.
J'ai appelé les urgences avec le portable de la vampire. Mais, n'étant pas totalement un samaritain je n'ai pas voulu attendre les secours. J'ai demandé à Florine si elle voulait faire le chemin avec moi. Elle a accepté. J'avais fière allure avec mon t-shirt en lambeau.
Alors que nous nous éloignions du corps comateux du schizophrène au bonnet rouge et que les sirènes de l'ambulance s'approchant hurlaient dans la nuit parisienne j'ai vu la pelle à tarte. Elle s'était profondément enfoncée dans un mur en pierre.

mercredi 20 mars 2013

8-Comme Dee Dee McCall et Rick Hunter


Florine a tiré sur une chaînette accrochée au plafond pour allumer une ampoule. Devant nous il y avait des escaliers en bois descendant au sous sol.
"J'ai pas besoin d'allumer pour descendre d'habitude mais j'ai pas envie que tu te tues dans mes escaliers" m'a lancé la vampirette. 
Nous sommes descendus. Je gardais une main à hauteur de front pour ne pas me cogner la tête et me faire un stupide traumatisme crânien. Florine a sauté les dernières marches. Et lorsque je l'ai rejoint elle a fait un bruit de trompette avec la bouche : "tadam!". Elle a appuyé sur un interrupteur et une petite lampe de chevet s'est éclairée.
Elle s'est postée au milieu de la pièce et a levé les bras.
"Bienvenue dans ma chambre monsieur le psychologue!"
L'endroit n'était pas très grand. Les murs étaient gris. Les lucarnes étaient recouvertes d'un tissu obstruant. Dans un coin il y avait un petit canapé genre clic clac. Sur le mur d'en face une vieille armoire vomissait des fringues. A y regarder de plus près d'ailleurs la chambre n'était pas très bien rangée. Elle avait un grand miroir sur pieds, à l'ancienne. Mais la glace n'était plus là. A la place il y avait une cible criblée de fléchettes. Sur le sommet du cadre en bois une robe d'été mauve avait été jetée. Au milieu trônait une table basse dans laquelle était planté un couteau. Parterre, sous les lucarnes, une vieille télévision côtoyait un ordinateur portable en train de charger. De nombreuses étagères vissées aux murs accueillaient une multitude de livres posés en vrac. Florine avait disparu sous l'escalier. Son frêle corps était caché par un énorme kit de batterie. Sur la grosse caisse il y avait une tête de mort dessinée en noir. Tout à coup des baguettes se sont entrechoquées et l'ado de cent quarante ans s'est mise à frapper de toutes ses forces sur l'instrument. Ça faisait un tel boucan que je sentais mon visage se contracter de douleur auditive. J'ai eu le droit à deux bonnes minutes de "pom pom pom pam pam ting ting paf tching paf". Florine s'est finalement levée en balançant ses baguettes sur le canapé.
"T'as aimé? T'as reconnu hein? m'a t-elle demandé en se dégageant de la batterie.
-C'était un peu fort pour moi. C'était pas une impro?
-C'était l'intro de Clint Eastwood de Gorillaz, a répondu la musicienne de cave, apparemment vexée.
-Ah...désolé."
Je ne me voyais pas lui dire que c'était ressemblant. Ça ne l'était pas du tout. J'avais de gros doutes sur ses talents de batteuse. Florine s'est assise sur le canapé la mine boudeuse. Avant de retrouver le sourire et de dire : "c'est sûrement l'acoustique qui est mauvaise". Je plaignais ses colocataires avant de repenser à Phil' et de me dire que c'était bien fait pour lui. J'ai redressé un tabouret gisant sur le sol dur de la cave et me suis assis face au vampire. 
"Bon, Florine, pourquoi je suis là? ai-je prononcé en regardant ma montre qui indiquait déjà vingt heures.
-La dernière fois tu m'as dit que je devais trouver quelque chose dans lequel m'investir. Eh bien j'ai trouvé! On est bien d'accord qu'aujourd'hui tu es le psy d'une vampire et que tu ne t'y attendais vraiment pas mais que finalement ça se passe bien?
-Euh oui dans les grandes lignes, ai-je répondu surpris par cette vision des choses.
-Je pense que tu peux faire bien plus. Je peux te présenter de nombreuses personnes qui ont besoin d'être soutenues et écoutées...
-J'en vois déjà bien assez, la coupant.
-Non! Je parle de gens...comme moi. Des vampires mais pas que! Des êtres qu'on pourrait appeler créatures de l'au delà. Sorcière, goule ou zombie. J'en connais un justement de zombie. Robert, le zombie. Un pote à moi. Complètement déprimé. Il faudrait l'aider."
Je me suis levé du tabouret. Faisant les gros  yeux.
"Mais qu'est ce que tu racontes?! Qu...quoi sorcière?!" J'étais totalement déboussolé.
Je me suis rassis. Elle a continué.
"Je serai ta secrétaire, enfin un truc comme ça. Je te guiderai dans ce monde secret. Je noterai les rendez vous. Je serai le lien entre toi et eux. On formera un duo de choc comme Dee Dee McCall et Rick Hunter. Imagine tout ce que tu découvriras, ce que tu apprendras. Et imagine le bien que ça me fera de me sentir utile et de mettre mon énergie là dedans.
-C'est complètement fou tu sais. C'est trop pour moi. Tu aurais pu me dire que tu veux peindre ou prendre des cours de batterie...
-Pas besoin, j'excelle à la batterie...
-Enfin peu importe. Psychologue pour zombies ou sorcières. Pour moi ça n'existe même pas!
-Comme les vampires, a t-elle rétorqué avec justesse."
Je me suis à nouveau levé.
"Écoute, je dois partir, on se voit la semaine prochaine comme prévu"
Et j'ai monté les escaliers. Florine s'est levée et de sa place a crié mon prénom, me suppliant de rester. J'ai traversé le salon. Oliver et Steeve jouaient aux cartes autour de la table basse. Steeve à moitié allongé sur le canapé. Alors que j'ouvrais la porte d'entrée Oliver m'a lancé un "see you!" En franchissant la porte du portail du jardin je me suis retourné. J'ai cru entr'apercevoir le visage de Phil' à travers une fenêtre à l'étage, à moitié caché par un rideau. J'ai frissonné et d'un pas décidé j'ai remonté la petite rue pour retrouver la compagnie des mortels. Décidément Florine avait le chic pour me faire cogiter. Elle m'ouvrait la porte d'un monde aussi flippant qu'excitant. J'ai finalement rejoint une avenue fréquentée par une tripotée de touristes. La lumière du jour avait déjà bien baissé. Et un léger vent frais s'était levé. Malgré la distance j'ai décidé de faire le chemin du retour à pieds.

vendredi 15 mars 2013

7-Les colocataires


J'ai entendu le bruit d'un truc qui traînait sur le sol derrière la porte. Des pas? Les verrous s'ouvraient laborieusement les uns après les autres. Certains semblaient même s'ouvrir puis se refermer. Jamais une porte ne s'était ouverte aussi difficilement. Je pensais que la personne que je m’apprêtais à découvrir était impotente. Ou pire : un nain debout, sur la pointe des pieds, sur un tabouret. Finalement la porte s'est entrebâillée. Un type avec un foulard à motif floral sur la tête est apparu. Il portait des lunettes de soleil rondes à la monture violette. Il était blond et arborait un combo moustache-barbe mal taillé. Son visage était creusé et était aussi pâle que celui de Florine. Il était vêtu d'un peignoir rose avec un nounours brodé au niveau du cœur. Il a bougé la tête de haut en bas, comme s'il me scannait. 
"Ouais man?" a t-il prononcé appuyé contre le cadre de la porte.
Je me suis raclé la gorge et je me suis lancé.
"Je viens voir Florine
-Florine? Ouais..." et il a fermé la porte.
Je suis resté planté là comme un abruti. Regardant autour de moi pour voir si quelqu'un avait assisté à mon humiliation. J'ai haussé les mains de stupeur. J'ai sonné. Après encore de nombreuses hésitations au niveau du verrou le même homme bizarre a passé sa tête par la porte. 
"Ouais?
-Je viens voir Florine. Elle vit bien ici non Florine?"
Et il a de nouveau fermé la porte. J'ai alors entendu des pas précipités et quelqu'un qui ouvrait la porte à toute vitesse. C'était Florine avec son chapeau et ses lunettes. Elle arborait un large sourire.
"Salut Psyman! Entre donc dans mon humble demeure" a t-elle fait en esquissant une sorte de révérence.
Hésitant je suis entré. Florine s'est débarrassé de son couvre chef et de ses lunettes de soleil. Elle a commencé à jouer au guide. Nous sommes entrés dans le salon. Il faisait relativement sombre mais le restant de lumière du jour éclairait suffisamment la pièce à travers les épais rideaux pour que je puisse voir correctement. Le drôle de portier était là, assis sur le canapé. Toujours vêtu de son peignoir. Il avait les pieds posés sur une vieille table basse en bois. Il n'avait plus son foulard et ses lunettes étaient posées à côté de lui. Il fumait je ne sais trop quoi en regardant la télévision. La petite vampire a fait les présentations. En désignant l'énergumène de la main elle m'a dit qu'il voulait qu'on l'appelle Steeve mais qu'en fait, baissant la voix, il s'appelait Pierre. C'était le dernier colocataire à être arrivé dans la maison. Personne ne connaissait vraiment son histoire. Il était devenu vampire à trente deux ans dans les années soixante. Il vouerait un culte aux chanteurs rebelles morts. Surtout à Kurt Cobain qu'il appelle ridiculement "Kurty". Il aimait sortir des phrases idiotes du genre : "tu sais Kurty aurait fait ça" ou "Kurty c'était un mec bien lui, ouais un mec bien". Les autres colocs avaient pensé à le dégager ou le couler dans un pilonne mais finalement c'était devenu une sorte de mascotte.
"C'est fou, il est constamment sur le canapé" a dit Florine en secouant la tête d'exaspération.
Je me disais que finalement leur colocation vampirique ressemblait à une colocation de mortels. J'étais rassuré. Rassuré jusqu'à qu'arrive Phil'. Alors que Steeve me lançait un "s'lut mec!" en se lissant la barbe un type est descendu en trombe des escaliers. Un homme grand et mince. Cheveux gominés en arrière. Les joues creusées. Il était habillé de noir et portait des sortes de bottes de cavalier. Il s'est arrêté à mi chemin des marches. Il a pointé son doigt vers moi en criant : "comment oses tu mortel?!". Il a presque sauté les marches restantes et s'est dirigé vers moi d'un pas décidé, bras croisés sur la poitrine avec les mains qui touchaient les épaules. Une pose très vampire d'Hollywood. Florine pouffait de rire. J'étais terrifié. Il s'est planté devant moi. Ses grandes mains en éventails posées à plat sur le haut de son buste.
"Pourquoi mortel. POUR-QUOI?! a t-il crié. Tu mériterais que je te vide de ton sang. Tu n'es pas digne de fouler le même sol que les êtres sublimes que nous sommes. Tu n'es rien! Tu es une proie pour moi. Une PREU-OIE!
-Lui, c'est Phil' m'a glissé Florine entre deux ricanements. Il aime essayer d'impressionner les gens. Disons qu'il défend un certain standing.
-Tu devrais en faire autant! a rétorqué Phil' à l'adresse de Florine. Tu te mortelises trop."
Steeve a pouffé de rire à son tour et a lancé un "relax Philou" qui a fait rire l'adolescente. Phil' a tourné les talons et s'est dirigé vers les escaliers. Puis il s'est retourné.
"Je retourne me ressourcer auprès des esprits des Grands de notre race!" Il a remonté les marches. S'est encore arrêté à mi chemin et a marmonné un truc pour finalement disparaître à l'étage. Florine tentait de réprimer un fou rire. Moi je n'avais qu'une envie : fuir. Ma patiente s'est tourné vers moi.
"T'inquiète doc. Phil' est dans son monde. Il aimerait que les vampires soient comme dans les livres de Anne Rice. Il n'accepte pas la réalité. On le charie beaucoup. Il dort même dans un cercueil.
-Qu'il a acheté aux pompes funèbres! s'est senti obligé de préciser Steeve en tirant sur sa cigarettruc.
Alors que Florine m'invitait à traverser le salon une voix s'est élevée du haut des escaliers. Je craignais le retour de l'autre barjot en noir mais c'était quelqu'un d'autre. Un jeune homme aux cheveux mi-longs tenant un livre à la main.
"Un vampire inquiet vient de me signaler la présence d'un invité loin de l'immortalité en notre demeure" L'homme parlait avec un léger accent britannique. Il était élégant. Il portait une chemise blanche à jabot. Il s'est passé la main dans les cheveux.
"Douce Florine, quelle aventure vas tu encore nous faire vivre? Il a descendu lentement l'escalier et tout aussi calmement s'est approché de Florine qu'il a embrassé sur le front. Il m'a ensuite serré la main en esquissant un sourire aux lèvres rouges écarlates.
"Enchanté, Oliver. Mehdi je présume?
-Enchanté, ai-je lâché un peu hésitant. Oui, Mehdi, c'est bien ça.
-Notre charmante créature de la nuit ici présente nous a parlé de vous. Soyez notre invité. Puissiez vous entre nos murs trouver réponses aux questionnements que l'âme d'un mortel ose se poser au fond de sa pure représentation."
Je suis resté coi. N'ayant pas compris le sens des propos d'Oliver. Oliver et moi sommes restés face à face, silencieux, trente longues secondes. Puis, peut être vexé par l'absence de réponse il est parti. En montant les escaliers il a déclamé une longue phrase en latin. Florine m'a regardé en me disant qu'elle non plus ne comprenait rien aux grandes phrases d'Oliver. Mais qu'elle faisait comme si. Elle l'aimait bien. C'était lui le propriétaire de la maison. Il était arrivé à Paris en même temps qu'Oscar Wilde (en tout cas c'est ce qu'il aimait raconter). C'était une sorte de poète écrivain. Il a acheté la maison avec de l'argent qui aurait appartenu à sa famille. Ça c'était la version officielle. Florine pense qu'il a escroqué (et croqué) plusieurs bourgeoises de la capitale. Contrairement aux autres colocataires il rechignait à manger de la viande sanglante. Il se faisait presser des morceaux de boeufs pour en recueillir le sang qu'il buvait dans des verres à vin.
"C'est un type raffiné a dit Florine en me faisant un clin d'oeil. Je lui dois de ne pas vivre dans la rue. Je l'ai rencontré lors d'une session du conseil vampirique. Il cherchait des colocataires. La crise, tout ça, il ne pouvait plus tout payer seul.
-le conseil vampirique? C'est quoi ce machin? lui ai-je demandé circonspect.
-On en reparlera"
Ce à quoi Steeve s'est senti obligé de répondre : "c'est une bande de vieux schnocks!"
Florine s'est dirigée vers une porte.
"Viens, il faut qu'on parle sérieusement"

lundi 11 mars 2013

6-Un rendez vous à l'écriture douteuse


J'avais beau avoir collé un autocollant no pub sur la boite aux lettres j'y retrouvais toujours des réclames pour un obscure magasin de meubles ou pour le super discount du coin. C'est seulement après avoir enlevé une demi douzaine de prospectus que je trouvais enfin mon courrier. Entre trois enveloppes à l'allure administrative se trouvait une petite carte postale. Sans timbre. Sur une face il y avait une photo de Bela Lugosi grimé en Dracula. Sans même l'avoir retourné je savais déjà qui m'avait écrit. Je soupirais : "Florine..." 
Au verso était inscrit : "J'ai trouvé un truc génial dans lequel m'investir!!! Viens me voir à la maison ce soir, faut qu'on parle!" Suivi de son adresse.
Dieu que c'était mal écrit. J'imaginais qu'au cours de ses cent trente six ans d'existence elle avait pu mettre au point une technique impeccable d'écriture. C'était tout le contraire. Peut-être que le vampirisme attaquait les fonctions cognitives. En dessous du petit mot elle avait esquissé un dessin. Au début j'y ai vu un corbeau. Mais en me concentrant et en faisant preuve de beaucoup d'imagination je me suis dit que c'était sûrement une chauve souris. Une fois le choc de la laideur de la carte passé je l'ai relu. "Viens me voir ce soir, faut qu'on parle!" Je me voyais dans le miroir du hall de mon immeuble. Je grimaçais. Je me demandais bien ce que signifiait tout ça. Je me suis même dit qu'il y avait peut être un traquenard là dessous (dans l'imaginaire collectif un vampire ne peut être que fourbe). J'agitais la carte comme un éventail. Ne sachant pas quoi faire ni quoi penser. Me retrouver chez ma patiente vampire entourée de ses colocs aussi vampires qu'elle me paraissait être la plus mauvaise idée dans toute l'histoire des mauvaises idées. Néanmoins, à l'instar de l'alcoolique qui a bu sa bière de trop, une petite étincelle a jailli dans un coin de ma tête. C'était la curiosité. Florine était une patiente particulière. Le fait que je sois son psy était déjà en soi une chose totalement délirante. Si pour qu'elle se sente mieux il fallait prendre des libertés quelque peu délirantes avec la déontologie alors allons y. Je me laissais la journée pour réfléchir. Je pense que je n'ai pas beaucoup aidé les personnes qui sont venues me voir ce jour là. Les notes que je prenais face à elles se transformaient rapidement en dessins de chauve-souris et de vampires. Je caricaturais Florine. Je croquais ce que je pensais être sa maison. Un taudis avec des planches cassées et une cheminée bancale. A travers les fenêtres on pouvait distinguer trois paires d'yeux à l'air méchant. Une patiente paranoïaque me disait tout le mal qu'elle pensait de sa femme de ménage qu'elle soupçonnait de vol et qu'elle passait son temps à épier. Je m'en foutais. Au mieux je lui faisais des signes courtois de la tête au pire je voulais lui enfoncer mon stylo dans l’œil. "Je connais une vampire et elle m'invite à venir la voir dans sa coloc de vampires. Tu penses pas que c'est plus important que tes délires de persécution vieille folle?!" C'est ce que je voulais lui crier. Mais le respect et une volonté de garder une certaine crédibilité dans le milieu m'en empêchaient. A dix huit heures j'étais enfin seul. Assis dans mon fauteuil, doigts entrelacés. Je me suis levé d'un seul homme. "Et merde!" ai-je fait en me dirigeant vers la porte d'entrée. Au passage j'ai pris la carte. Je suis sorti et ai pris la direction du métro. J'allais à Montmartre.
J'ai gravi les hauteurs du quartier. Je soufflais. Les pentes de Montmartre n'épargnaient personne et surtout pas un psychologue trentenaire en manque d'exercice physique. Je guettais le nom des rues et m'enfonçais dans un dédale de passages sombres. A ma grande surprise il a débouché sur une impasse bordée de parterres fleuris. Au bout il y avait, au fond d'un jardin, une maison cachée par un grand arbre. Je m'approchais. La lumière du jour déclinant donnait un aspect inquiétant à l'endroit. Je suis arrivé au portail. J'ai remarqué qu'il n'y avait aucune fleur dans le jardin. Il y avait de l'herbe, mal entretenue d'ailleurs. L'ombre de l'arbre recouvrait non seulement la maison mais également une grande partie du jardin. Contrairement à mes fantasmes l'habitation avait l'air d'être en bon état. En tout cas de l'extérieur. Les volets n'étaient pas fermés mais il me semblait apercevoir des rideaux de couleur sombre collés aux carreaux. Rassuré j'ai cherché une sonnette sur le portail. Rien. Il y avait une boite aux lettres mais pas de nom. J'ai pris mon courage à deux mains et j'ai tourné la poignée. Mes pas faisaient un bruit de gazon sec écrasé. Je me suis arrêté pensant avoir alerté les quatre créatures de la nuit à l'ouïe forcément plus fine que celle du commun des mortels. Rien. Pas un bruit venait de l'intérieur. J'ai haussé les épaules et j'ai avancé. Je suis arrivé à la porte. Après avoir soufflé un bon coup j'ai appuyé sur la sonnette.

vendredi 8 mars 2013

Patiente : Florine. Entretien 2


Florine arrive en me disant : "salut Psyman!" Ce qui semble définitivement être mon nom pour elle. Se précipite sur le fauteuil. Impatiente de parler avec moi. Je lui dis que j'aimerais revenir sur la violence dont elle me parlait la fois dernière. Je lui demande comment cette violence s'exprime. Elle dit qu'elle s'est beaucoup battue. Avec d'autres vampires surtout. Mais par le passé elle a tué pour se défouler. "L'occupation de Paris ça a été le top!" s'enthousiasme t-elle. Elle tuait des soldats allemands isolés dans les ruelles. Elle dit qu'elle se sentait bien après chaque mort. Mais que le lendemain elle retrouvait sa haine. Depuis plusieurs décennies elle ne tue plus. Mais il lui arrive encore de se battre. Même si la fréquence de ces combats a diminué avec le temps. "Ça devient difficile de foutre tranquillement une raclée à quelqu'un dans Paris maintenant". Elle se scarifie depuis plusieurs années. "Ça me soulage". Je souligne le contraste qui existe entre l'image qu'elle donne d'elle (relation avec moi, collocation) et cette personnalité violente qu'elle décrit. "Quand je suis bien avec quelqu'un je suis adorable". Sinon elle peut être terriblement froide. Elle a toujours besoin de s'énerver contre quelqu'un. Elle aimerait pouvoir "vider son sac" une bonne fois pour toute. "Comme Akira!" Elle mime une explosion nucléaire en se levant et en faisant un gros bruit sourd à la bouche. Elle dit qu'elle joue de la batterie. Qu'elle peut taper comme une dingue. Mais que ses collocs l'ont obligé à s'installer dans la cave. Du coup elle joue encore plus fort pour les charrier. Je lui dis que c'est une bonne idée : trouver des exutoires à sa violence. Elle dit que ce n'est pas suffisant. Je lui dis de trouver une occupation plus prenante en énergie. Une chose dans laquelle elle peut s'investir. Y mettre des forces. Mes propos la font réfléchir.
Je lui propose d'arrêter ici l'entretien. Je veux aborder la question de l'argent mais finalement je laisse tomber. Je ne la ferai pas payer.
Florine part en répétant "une chose dans laquelle je peux m'investir hein".

mercredi 6 mars 2013

4-"Vous êtes né en 1980 alors vous adorez les steaks frites"


"Vous êtes né en 1980 alors vous adorez les steaks frites et les polos à manches courtes". C'est ce que m'avait sorti un patient hier matin. J'avais beau me retourner le cerveau je ne voyais aucune logique possible entre ma date de naissance et mes habitudes alimentaires. Quant au polo cela demeurait également un mystère. Ce jeune homme psychotique d'origine russe était bien plus atteint que Florine sur un plan psychopathologique. Sauf à considérer qu'être un vampire constitue une maladie psychique gravissime. En général j'attire les psychotiques. Schizophrènes, paranoïaques et hallucinés chroniques de tout poil se sont semblent ils donnés mon adresse. Je les écoute. Les soutiens. Parfois les conseille. Mais, contrairement aux dépressifs et autres névrosés, aucun véritable échange n'est possible. Enfin, du moment qu'ils paient. Je me demandais d'ailleurs si je devais faire payer Florine lors de notre prochain entretien. Fait-on payer un vampire? Avait-elle de l'argent? De quoi vivait-elle? Avait-elle accumulé de nombreuses pièces d'or au cours du vingtième siècle? Si elle me payait en or comment ferais-je pour l'écouler? Y avait-il dans Paris des gens capables de faire fondre le métal précieux comme dans les films? Je voyais déjà la police défoncer ma porte à six heures du matin m'arrêtant à cause de la provenance douteuse de mes revenus. Je serrais les dents.
"Saloperie de vampire" ai-je lâché. M'imaginant déjà en prison.
Cette pensée m'avait bêtement déprimé. Alors j'ai repensé à mon patient russe. Et j'ai souri. J'étais assis sur un banc du cimetière du Père Lachaise. Le même où Florine avait surgi quelques jours auparavant. D'ailleurs je faisais exactement la même chose. Je prenais mon déjeuner composé de trois sandwiches poulet mayonnaise. Du coup je passais mon temps à regarder à ma droite. Guettant une hypothétique arrivée du farfadet blafard aux rangers. Mais elle ne venait pas. Il faisait extrêmement chaud. Au moins trente degrés d'après le présentateur météo vedette de la deuxième chaîne. Avec un temps pareil tous les vampires de la capitale devaient être enfermés dans leur cave, allongés sur le sol, bras en croix. Enfin, c'est comme ça que je les imaginais. Je pensais à l'entretien que j'avais eu avec Florine. Ce qui m'avait frappé c'était la différence de comportement avec celui qu'elle semble afficher au quotidien. Elle vivait avec cette blessure qui apparemment la rongeait depuis 1890. Et cette colère? Je me demandait comment elle se manifestait autrement que sur ses avant bras. Peut-être participait-elle à des combats clandestins sur les parking des bars. 
Un bruit m'a fait sursauter. Il venait de derrière moi. Je me suis retourné en vitesse m’apprêtant à dire "salut Florine". C'était un clochard. Il fouillait une poubelle. Il tenait à la main le sachet plastique d'un de mes sandwiches. Je l'ai regardé. Il m'a regardé. Je l'ai regardé. Il m'a regardé. Puis il est parti grommelant quelque chose à mi-chemin entre une vilaine insulte avinée et une réflexion philosophique sur la nature humaine.
Cette fois ci Florine m'avait laissé manger tranquillement. Elle n'est pas apparue. Ni les jours suivants.

lundi 4 mars 2013

3-Brunch sanglant



Le lendemain je me suis réveillé la tête comme une quiche. Les récents événements m'avaient fait cogiter une bonne partie de la nuit. Et Florine, ce lutin démoniaque, me donnait un méchant coup de vieux. Était-ce son côté éternelle adolescente de cent trente cinq ans qui m'épuisait ou des pouvoirs de vampires qui m'étaient encore inconnus. Je ne le savais pas. Mais pour la suivre il me faudrait me remettre au sport. C'est uniquement vêtu d'un boxer mauve des plus seyant et d'une paire de grosses pantoufles que je suis sorti de ma chambre, me frottant les yeux. J'ai alors entendu un bruit de crépitement. Quelque chose qu'on fait frire. Ça venait de la cuisine. Une odeur de nourriture s'engouffrait dans mon nez endormi. C'est après avoir laché un "what the..." que je me suis dirigé vers la source de cette agitation. La cuisine était sombre, une serviette de bain accrochée à la fenêtre pour masquer la lumière du jour. La table était dressée. Un verre de jus d'orange, deux croissants, du pain beurré, un boîte de chocolat en poudre...et un chapeau noir et de grosses lunettes de soleil posés à l'autre bout de la table. J'ai jeté mon regard sur les fourneaux. Elle était là. Encore elle! Florine était en train de préparer le petit déjeuner. 
"Mais qu'est ce que tu fiches ici! ai-je crié de cette caractéristique voix enrouée du matin.
-Bah je te fais à manger."
Elle avait attaché ses cheveux en queue de cheval. Elle était en t-shirt, son sweat posé sur le dossier d'une chaise. Elle portait une jupe en jean par dessus un pantalon noir. Ses pieds nus glissés dans une paire de chaussons qui m'appartenait. 
"Hey, ce sont mes chaussons!
-J'allais pas marcher pieds nus quand même. Je ne suis pas une crasseuse, a t-elle dit sans se retourner.
-Mais merde comment tu es entrée! J'ai une porte blindée! Encore un truc de vampire? 
-Je suis entrée par la fenêtre, ponctuait-elle d'un geste de cuillère en bois en direction de la fenêtre de la cuisine que j'avais laissée ouverte pendant la nuit.
-On est au deuxième étage.
-Je grimpe bien hein. Un truc de vampire." Elle s'est tournée vers moi et m'a fait un clin d’œil injecté de sang.
Elle m'a convié (ou plutôt ordonné) à m'asseoir. C'est ce que j'ai fait, résigné. Rapidement je me suis senti ridicule habillé comme je l'étais. Florine faisait cuire quelque chose qui de ma place ressemblait à du bacon. Elle a cassé un œuf et l'a mis dans la poêle. Sur la plaque d'à côté chauffait certainement du lait. J'ai pris un morceau de croissant. Passablement déboussolé par la situation j'ai voulu sermonné la vampire en herbe.
"Franchement tu abuses. Tu peux pas débarquer comme ça chez moi. Ton psy en plus. Tes colocs ne disent rien? Non franchement tu ne peux pas faire ça."
Elle a versé le bacon et l’œuf sur le plat dans une assiette. Elle a arrêté le feu sous le lait. Elle a posé le tout sur la table devant moi. 
"Bon appétit!" m'a t-elle fait avec un grand sourire dont les canines proéminentes me mettaient mal à l'aise. Après avoir poussé ses affaires elle a posé une assiette et des couverts à l'autre bout de la table, face à moi. Puis elle a sorti quelque chose du frigo. C'était emballé dans un papier rose de boucherie. Elle l'a déplié sur son assiette et y a vidé son contenu. C'était une grosse pièce de viande sanguinolente. Elle s'est assise, se passant la langue sur la lèvre supérieure.
"Miam, miam!" s'est-elle dit à elle même.
Je l'ai regardé stupéfait
"Tu ne vas pas quand même pas manger ça? lui ai-je lancé, dégoûté. Tu vas me faire gerber
-Bien sûr que je vais manger. Rien de mieux que de la viande sanglante au petit dej. Chacun son brunch hein."
 Elle a commencé à couper un morceau. Le sang se répandant dans son assiette. J'avais la nausée. Je me suis fait un chocolat chaud en tentant de ne pas regarder la vampirette déguster sa viande sauce sang. Les effluves de cacao ont éloigné mon envie de vomir. Mais Florine ne pouvait s’empêcher de lancer des interjections de plaisir toutes les trois bouchées. Heureusement qu'elle mangeait rapidement. Et sa pièce de bœuf (j'ose espérer que c'était du bœuf) a été avalée en quelques minutes. La gamine voulant apparemment faire durer mon supplice s'est mise à lécher son assiette. Le croissant que je plongeais dans mon chocolat a eu tout de suite un goût de pourriture devant cette scène animale.
"Fini!" a crié Florine.
Elle s'est essuyé la bouche avec l'intérieur du bras. Drôle de comportement pour une fille qui a du parfaire son éducation pendant plus d'un siècle. Elle a étalé le sang bovin sur son bras blanc et scarifié. Elle s'est penchée et a attrapé ses rangers. Elle s'est chaussée puis s'est levée. Elle s'est rhabillée. Elle a terminé par ses lunettes et son grand chapeau.
"Bon, je te laisse. Je n'ai pas envie de te voir dégobiller sur la table. Salut Psyman!"
Et elle est partie, par la porte, après avoir quasiment lancé l'assiette dans l'évier. 
Elle disparaissait comme elle arrivait : fantomatiquement.
Je n'avais même pas eu le temps de la remercier pour le brunch.

dimanche 3 mars 2013

Patiente : Florine. Entretien 1


Arrive à l'heure. Habillée comme la veille. Se moque de ma décoration d'intérieure "sponsorisée par Ikéa*". Touche à tout. Me demande si j'ai une compagne. Me suis dans le bureau. Me demande à nouveau si j'ai une compagne. "Il faudrait une fille ici pour t'apprendre le bon goût décoratif". Est déçue de l'absence de divan. Je lui dis que je ne suis pas psychanalyste. Elle me demande si on peut déplacer le sofa dans le bureau pour faire office de divan. Je dis non. J'ai pris soin de fermer les rideaux. Elle enlève son chapeau et ses lunettes. Elle a les yeux injectés de sang. Très joli visage. Me demande par quoi elle doit commencer. Je lui dis qu'elle peut commencer par me dire pourquoi elle voulait rencontrer un psy. Elle me dit qu'elle est en colère. "Je suis tout le temps énervée. Parfois j'ai même des envies de meurtres." Elle dit que tout a commencé en 1890 à Paris. Elle avait treize ans. Sa mère était repasseuse chez un notable (avocat) de la Capitale. Le père travaillait dans le Nord dans la France, dans une mine. Il venait voir sa famille une fois par mois. La patiente accompagnait souvent sa mère au travail. Quand elle ne le faisait pas elle trainait dehors et organisait des "courses de rats". Elle m'explique comment ils crevaient les yeux des rats pour qu'ils aillent plus vite. Me mime les gestes. Je lui demande à plusieurs reprises d'arrêter. Elle dit qu'un jour l'avocat, le patron de sa mère, a abusé d'elle. Le ton de sa voix change. Première fois qu'elle est sérieuse. "Il m'a violée ce sale porc!" Elle dit qu'elle s'est enfuie après ça. Elle traînait dans les rues de Paris en pleurant. Voulait se jeter dans la Seine. "C'est là que j'ai rencontré l'aristo". Elle dit que l'aristo est celui qui a fait d'elle une vampire. Il l'a pris en pitié et "voulait lui donner le pouvoir de se venger". Florine dit qu'elle n'a pas réfléchi. Il l'a mordu "presque jusqu'au dernier souffle" et elle l'a mordu à son tour. Elle est devenue vampire. "Je me suis réveillée pleine de haine!" Elle se sentait comme enragée. Elle et l'aristo se sont rendus de nuit au domicile de l'avocat. Ils ont vidé chaque membre de la famille de son sang. "J'ai vomis après ça, comme si j'avais bu trop de tequila". Mais elle précise qu'elle avait adoré le goût du sang. L'aristo et elle ont bourlingué quelques temps ensemble dans Paris et en Province avant de se séparer (elle ne me précise pas les circonstances). Dans les années soixante un consensus s'est dégagé parmi les vampires parisiens : ils ne tueraient plus d'humains. Par sécurité. Elle vit actuellement en collocation à Montmartre dans une maison isolée. Ils sont quatre. "C'est Friends version Dracula" ajoute t-elle. Elle s'est "posée" mais dit garder une haine immense en elle. Haine qu'elle avait besoin de verbaliser. Elle soulève ses manches et me montres des scarifications sur ses bras blancs. "A défaut de psy je me servais de mon ami le couteau". Elle dit que le pire c'est d'être immortelle. "Près de cent quarante ans de colère ça fait long". Elle aimerait mourir mais ne veut pas se suicider. Elle dit qu'elle n'est même pas sûre de pouvoir le faire.
Après près d'une heure nous arrêtons. Elle est perdue dans ses pensées. Nous convenons de nous revoir la semaine prochaine. 
Avant de partir, à la porte, elle me chante : "na na na Psyman!" avec son geste d'essuie glace avec les  index.


* : entre guillemets les citations de la patiente

samedi 2 mars 2013

1-Rencontre avec Florine


La Bible avait raison : il n'y a rien de meilleur qu'un sandwich triangle poulet-mayonnaise. C'est les yeux plein d'étoiles que je dévorais mon troisième triangle de chez Franprix. Le pantalon plein de miettes et les commissures de lèvres souillées de mayo. J'étais bien. J'étais zen. J'adore déjeuner dehors en été. Ça a toujours eu pour moi un petit côté pique nique si ce n'est même camping. Mais je ne mange pas n'importe où. Mon lieu de prédilection c'est le cimetière du Père Lachaise. Quand les beaux jours arrivent, à chaque pause déjeuner, je grimpe sur les hauteurs du Père Lachaise. Je me pose sur un banc, une bouteille d'Evian et ma batterie de poulet-mayonnaises posées à mes côtés. J'admire la vue et je kiffe. J'aime le calme du lieu. C'est un des rares endroits où les locataires nous ferons jamais chier avec leur morceaux de r'n'b diffusés toujours trop fort. Ayant englouti mon quatrième triangle volaillomayonnaisé j'ai détendu mes jambes, épousseté les miettes et souri bêtement. Et c'est précisément là que Florine est apparu dans ma vie. A cet instant exact que le petit lutin démoniaque aux airs d'ado gothique a changé à jamais mon existence.

Alors que ma langue fouillait mes dents à la recherche d'un hypothétique dernier morceau de succulent poulet j'ai entendu une petite voix à côté de moi. 
"Cool tes pompes."
J'ai sursauté et j'ai tourné la tête sur ma droite. Là était apparue, par je ne sais quel tour de passe passe que seuls Sigfriend et Roy pourraient m'expliquer, une gamine. Une ado plutôt. Tout était noir chez elle : son grand chapeau, ses cheveux bouclés, ses grosses lunettes de soleil, son rouge à lèvre, son sweat à capuche trop grand, sa jupe, son collant et ses rangers. Même ses ongles. Tout sauf son teint. Blafard. On m'a toujours dit que j'étais extrêmement blanc de peau. Mais elle, c'était quelque chose. On voyait presque les veines à travers.
"C'est des Docs? a t-elle relancé
-Euh, non. Pas des Docs, ai-je répondu balbutiant. Je ne t'ai pas entendu arriver. Tu es quoi, une sorte de ninja?
-Carrément ouais, un ninja. Un putain de ninja à chapeau. Je t'ai pas fait peur j'espère? C'est tout moi ça. Quand je veux faire peur je n'y arrive pas et quand je ne veux pas faire peur je fais peur."
Je l'ai senti m'observer à travers ses lunettes trois fois trop grandes. D'un geste sec elle m'a tendu la main. Les bouts des manches de son hoodie trop grand lui faisaient des sortes de moufles.
"Moi c'est Florine, et toi?
-Mehdi"
Je lui ai serré la main. C'était comme tenir les tentacules d'un poulpe (même si je reconnais n'avoir jamais été en contact avec un poulpe). Quelque chose de flasque, mou, quasi inerte. D'apparence elle devait avoir treize ans. En poignée de main elle en avait quatre vingt. En retirant doucement ma main comme si je venais de la plonger dans du slime je l'interrogeais sur ses parents. Où étaient ils?
"Oulah, ils sont morts depuis longtemps tu sais. Je suis toute seule. Toi, tu cherches à te débarasser de moi hein, a t-elle ponctué en pointant son doigt à travers sa manche en ma direction.
Décontenancé par la froideur avec laquelle elle venait d'annoncer qu'elle était orpheline j'ai tenté de bredouiller une formule de condoléances. Mais me rendant compte que ce serait de toute façon ridicule je n'ai rien dit.
"Même si c'est pas des Docs j'aime bien tes pompes". 
Décidément elle n'en démordait pas.
"Merci, mais tu tutoies tout le monde comme ça?
-Nan, juste les gens que j'aime bien. Tu bosses dans quoi?
-Je suis psychologue" me surprenais-je à répondre aussi sincèrement à cette gamine au look improbable
D'un coup elle a bondi sur ses rangers. Bras tendus contre le corps. Elle s'est penchée vers moi et tel un robot ayant reçu un coup de hache dans le cou elle s'est mise à répéter frénétiquement  : "c'est vrai? c'est vrai?"
Je me suis penché en arrière, inquiet.
"Oui, psychologue. Qu'est ce qui te prend?"
Elle s'est arrêtée sec. Elle s'est assise calmement. Elle m'a souri.
"Cool ça que tu sois psy, tu vas pouvoir m'aider.
 -T'aider en quoi? lui ai-je répondu interloqué
-Bah à m'écouter. J'ai plein de trucs à dire! Il me faut un psy!
-De ritaline je dirais, de ritaline, ai-je lancé sourire en coin, content de moi.
-Très drôle. Tu verras j'ai un passé bien fourni. Mais faut que je te prévienne. Je suis une vampire"
Je l'ai fixé une bonne dizaine de secondes en plissant les yeux. Un regard que Fry de Futurama n'aurait pas renié. 
"Un...vampire? Genre chauve souris, aïl et cercueil?
-Non, un vampire genre fille. Je sais ça peut paraître surprenant mais je suis une vampire. Bon ok, tu dois te dire une fille aussi mignonne et bien lookée que moi ne peut pas être une vampire. Eh si! Une vampire.
-Ok, ok une vampire...ouais...c'est ça."
J'ai ramassé mes cadavres de sandwiches, les ai mis dans un sac plastique et je me suis levé.
"C'est pas tout ça mais faut que j'aille bosser moi."
Florine a précipitamment sorti un poudrier de sa poche.  Elle l'a ouvert et a tourné le miroir en ma direction.
"Attends attends! Regarde!" m'a t-elle lancé en calant mon reflet dans le petit cercle réfléchissant
Je m'y suis regardé avec une moue dubitative. La gothique hystérique s'est collée à moi et a tendu son poudrier devant elle comme quelqu'un qui veut se prendre en photo avec son pote. Je voyais toujours mon reflet dans le miroir mais pas le sien. J'ai lâché un "nom de..."
"Convaincu Monsieur?
-Y a un truc. Comme ce type sur youtube qui fait apparaître une tronçonneuse sous le nez des spectateurs. Y a un truc.
-Oui y a un truc : je suis une VAM-PI-REUH!" Elle a ouvert légèrement la bouche découvrant deux canines dont la longueur rendrait fou tout bon orthodontiste.
Je me suis levé. Confus. Et je me suis dirigé vers le chemin de la sortie. Elle m'a couru après. Alors que mes pas faisaient craquer une multitude de graviers les siens ne faisaient pas un bruit. Comme un chat. Arrivé sur une petite place déserte bordée de hautes sépultures Florine m'a crié : "regarde!"
En me retournant j'ai vu la gamine grimper sur une tombe en forme d'obélisque. Elle devait bien faire six mètres de haut. Florine l'a escaladé avec une rapidité et une facilité qui m'ont rappelé les films de kung fu des années quatre vingt dix. Une fois au sommet elle s'est tenue debout, mains derrières le dos. Malgré le peu d'espace pour poser les pieds et l'angle prononcé de la construction elle ne vacillait pas d'un pouce.
"Descends! Tu vas te faire mal!" lui-ai je dit en regardant autour de moi pour m'assurer que personne n'était témoin de cette improbable scène.
Elle a alors tendu les bras sur les côté. On aurait dit un plongeur professionnel aux Jeux Olympiques. Et elle a sauté. En avant. Tête la première. A mi descente elle a laché un "merde!" énervé. Et elle s'est écrasée. Au moment de l'impact j'ai entendu un énorme craquement. Elle avait du se casser la colonne vertébrale. Je me suis précipité à la rencontre de son cadavre. Elle gisait là, la tête tournée au trois quart derrière elle. Elle semblait être totalement démantibulée. Les seuls mots intelligents qui me sont venus ont été : "Euh...ça va?
-Ouais ça va! a répondu sa tête vrillée."
Elle s'est appuyée sur les mains. Elle s'est mise à genoux.  Elle a attrapé sa tête et l'a remise en place. Ça a fait un bruit de noix qu'on écrase. Elle a ajusté son chapeau (qui malgré la dégringolade n'avait quasiment pas bougé) Après avoir nettoyé la poussière sur ses jambes elle s'est levée.
"Bon, là tu me crois? Parce que je ne le referai pas. Et ne me dis pas que tu as déjà vu une nana faire ça devant toi!"
C'est vrai que là je ne pouvais plus croire que Florine était une ado comme les autres. Même si les ados font des trucs de plus en plus tordus.
"Bon, ok, admettons, t'es une vampire. Pourquoi tu ne brûles pas au soleil?
-Regarde comme je suis fringuée. Mon chapeau, mon grand sweat et tout. Et je m'applique une bonne crême solaire. Elle est tellement grasse que je pourrais faire cuire des oeufs sur le plat sur mes joues. Et du bacon.
-Mais tu te nourris de sang. Tu vas me tuer? Je me suis arrêté net.
-Ça fait bien longtemps que les vampires de Paris ne tue plus d'êtres humains. Ça ferait trop de bruit. On se serait fait décimer depuis longtemps. Du coup on se procure du sang par des moyens détournés. Genre sang impropre pour les transfusions ou viande saignante. Et crois moi, j'en bouffe de la viande qui pisse le sang.
-De la viande saignante? C'est dégueux."
Nous nous sommes remis en marche et nous avons finalement atteint la grille du cimetierre. Je me suis tourné vers elle.
"Ecoute Florine. Je ne suis pas sûr de croire à cent pour cent à cette histoire de vampire. Je suis trop cartésien pour ça. Mais au cours de ces dix dernières minutes je viens de voir plus de choses étranges qu'en plus de trente ans de vie. Je veux bien t'écouter. Voir ce que le vampire que tu es à à dire."
Je lui ai donné la carte de mon cabinet. En lui précisant que je la verrai en rendez vous le lendemain en fin d'après midi. Elle m'a serré dans ses bras. Puis elle s'est mise à sautiller sur place comme un lapin électrocuté.
"Merci monsieur le psy! Ah non, monsieur le psy c'est nul. Faut que je te trouve un autre surnom."
Après une courte réflexion elle s'est mise à sourire, toutes canines déployées. Elle a alors déclaré :
"Psyman! Tu seras psyman.
-Psyman? Hein?
-Bah oui! Comme les super héros! Na na na na na na PSYMAN! a t-elle fredonné sur l'air de la série télé Batman des années soixante.
-C'est nul.
-Na na na na na na PSYMAN! continua t-elle à fredonner tout en agitant les index de droite à gauche à travers ses manches, tels des essuies glaces.
-C'est bon j'ai compris.
-PSYMAN!
-...
-J'arrête, promis!
-Allez, à demain, je dois aller bosser. Une vampire..."
J'ai franchi la grille. La tête pleine de questions. Arrivé au passage piéton je me suis retourné. Elle m'a fait un signe du bras pour me dire au revoir en se mettant sur la pointe des rangers.