lundi 30 décembre 2013

50-Ménage de noël


Ouvrir le jour de noël, une idée de merde. Surtout que c'était la première fois que nous mettions les pieds dans le centre 666. En mettant en route le disjoncteur il y a eu un tel bruit qu'on a craint une explosion imminente. La lumière s'est allumée accompagnée d'un claquement impressionnant. Le hall de l'immeuble était tellement lugubre que Florine s'attendait à trouver un squelette derrière le pupitre du concierge. Nous étions accompagné de Robert et de Steeve qui trafiquait nous ne savions trop quoi dehors dans le van.  La vampire a appuyé sur le bouton de l’ascenseur. La porte s'est ouverte en grinçant.
"On attend pas Steeve? lui ai-je demandé.
-Si tu veux attendre des plombes, ok.
-Euh non, t'as raison, appuie sur le quatrième."
En montant dans la cabine Florine m'a demandé quelle était la probabilité que les câbles lâchent et que nous finissions écrasés "comme des moules".
"Et dire qu'hier je mangeais de la pintade en famille, ai-je dit pendant que l'ascenseur grimpait par à-coups désagréables. 
-Phil, Oliver et moi on s'est gorgé de sang autour du sapin, tu aurais adoré.
-J'en doute.
-Au fait j'ai un cadeau pour toi" m'a annoncé la vampirette au moment où la cabine s'est arrêtée à bon port.
J'ai tenté de savoir ce que c'était et quand j'allais le recevoir mais Florine m'a fait un geste de la main signifiant "plus tard". Robert nous a suivi en traînant des pieds. De l'étage nous était allouée une grande salle qui ressemblait plus à une ancienne manufacture qu'à un bureau. Peut être une salle de dessin industriel. J'ai passé la main sur la table juste à côté de l'entrée. Elle s'est recouverte d'un bon centimètre de poussière.
"J'espère que t'as prévu de passer un noël riche en huile de coude Psyman" m'a dit Florine en relevant ses manches.
La superficie de la salle était intéressante et l'électricité fonctionnait. Mais il nous faudrait pas mal d'heures de ménage et quelques réaménagements pour que lieu devienne vraiment convivial. Nous avions une grande baie vitrée. Entre les couches de crasse nous pouvions distinguer le boulevard Sébastopol.  Robert admirait la vue en se cognant la tête maladroitement contre la vitre. Dans l'un des angles il y avait un petit évier. Florine a fait couler l'eau. C'est une substance inconnue qui est sortie du robinet. Quelque chose entre la poussière et la boue. Mais, au bout de trente secondes du liquide incolore est sorti.
"C'est pas si mal, a déclaré Florine en faisant résonner sa voix dans la grande pièce.
-On se les gèle quand même.
-Moi j'trouve pas, m'a t-elle répondu en ricanant, imperméable au froid.
-Faut que je réussisse à régler le chauffage."
A ce moment Steeve, tel un ninja, est apparu dans l'embrasure de l'entrée. Il tenait un balais.
"Vous saviez qu'en allumant et en éteignant les phares du van très rapidement on pouvait reconnaître la rythmique de come as you are? a t-il déclaré triomphalement.
-Rassure moi, c'est pas pour ça que tu es resté dans le van? lui a demandé Florine.
-Euh...non...bien sûr" a répondu gêné son colocataire.
Nous avons passé deux bonnes heures à faire le ménage, pousser des meubles dans un sens puis dans l'autre. C'est au cours de cet exercice des plus festifs que nous avons trouvé une porte donnant sur l'escalier menant au toit.
"La piste d’atterrissage pour Jeanne! s'est exclamée Florine au moment de fouler le sol du sommet de l'immeuble.
-Trop cool! Et en plus on peut fumer peinard" a ajouté Steeve en mimant une cigarette portée à la bouche.
Nous avions la chance d'être sur un bâtiment assez haut. Notre horizon était par endroit relativement dégagé. Nous pouvions voir de grandes artères parisiennes. Florine soutenait Robert qui vacillait sur place. Visiblement ça lui plaisait. Il levait la tête pour regarder le ciel. La vampirette lui désignait au loin des choses à voir. Des lumières. Des bruits. A chaque fois il lâchait un son guttural. De plaisir certainement. Après l'avoir fait s'asseoir la vampire est venue vers moi et a sorti un truc de la poche arrière de son pantalon.
"Tiens Psyman, joyeux noël!"
C'était un téléphone portable. Il avait visiblement vécu. Il était noir et blanc. L'écran était rayé de toute part et sur la coque il y avait un sticker représentant une tête de mort. Elle m'a expliqué que c'était un de ses anciens téléphones. Elle avait changé le numéro, je pouvais m'en servir et que je n'avais rien à payer. Avant d'ajouter : "cadeau de la maison!" J'avais donc maintenant un portable. J'avais du mal à m'enchanter pour ça. Je me suis excusé auprès de Florine de ne pas avoir de présent à lui offrir.
"L'année n'est pas encore terminée. Tu as une semaine pour me trouver un truc cool! m'a t-elle annoncé, le doigt pointé en ma direction.
-J'en trouverai un, promis"
Et elle m'a tapé dans la main. De la poussière a volé. Elle s'est éloignée. J'ai reçu un sms. De Florine. Il disait : "Le centre 666 ça rocks LOL!"

mercredi 25 décembre 2013

49-Le centre 666


"Tu te moques de moi sérieux, en quoi c'est cool?
-Mais si, relax Psyman, c'est même hyper cool.
-Explique moi en quoi appeler notre futur centre le centre 666 c'est cool, moi je vois pas.
-T'as pas l'esprit jeune, c'est pour ça.
-Et c'est une centenaire qui me dit ça!"
Le pauvre Robert assistait aux vifs échanges entre Florine et moi la bouche béante, la mandibule tenue par un fil de fer. L'entretien que j'avais prévu avec lui ne se passait pas comme prévu. J'avais reçu le courrier confirmant la validation de mon projet, le centre d'accueil nocturne. Ce courrier m'avait d'abord agréablement surpris, pensant que le conseil vampirique allait prendre un malin plaisir à débouter un mortel aux idées saugrenues. Mais, dans un second temps j'ai eu une poussée de colère lorsque j'ai vu le nom officiel de la petite structure que je m'échinais à mettre sur pieds : le centre 666. Je voulais un nom sobre, passe partout. Voire pas de nom du tout. C'était sans compter Florine qui était intervenue pour y apposer un nom "funky". Dans le fond ça n'avait guère d'importance et j'étais désolé pour le zombie qui tournait la tête à droite et à gauche au gré du changement d'interlocuteur. Mais dans la forme ce pouvoir, appelons ça comme ça, dont jouissait la vampire m'agaçait. Elle pouvait nommer un truc centre 666 juste parce que ça lui plaisait. Je pensais également à Sacha ou Jeanne. Voudraient ils venir dans notre petit club s'il portait un tel nom?
"En plus on s'est pas moqué de toi, c'est carrément dans le Marais, a ajouté Florine en tenant le courrier à bout de bras.
-Ouais, dans un immeuble de bureaux désaffecté, j'ai vu ça.
-En tout cas ça ne dépaysera pas Robert" a ajouté la vampirette en ricanant et en donnant des coups de coude complices au mort vivant.
Le conseil vampirique me prêtait en effet le quatrième étage d'un petit immeuble de bureaux dans une petite rue du centre de Paris. Nous serions les seuls occupants. Nous pouvions y aller une fois par semaine, pas plus. Pour ne pas éveiller les soupçons. Et ce même si les quatre étages appartenaient au conseil vampirique. Avant de venir voir Robert j'avais fait un crochet pour voir l'immeuble. L'entrée était étonnante car nous arrivions par une sorte de couloir long de plusieurs mètres donnant directement, depuis la rue, sur une cour intérieure. Sans portail. Le tout venant pouvait donc, à condition qu'il soit suffisamment téméraire pour arpenter ce petit tunnel sombre, se présenter devant l'immeuble. L'avantage c'est que ses dimensions étaient parfaites pour le van des colocataires de Florine. On pourrait déposer Robert pile devant la porte d'entrée de l'immeuble. La petite cour pavée ne disposait d'aucun endroit pour s'asseoir. Ainsi nous éviterions les clochards squatteurs du coin. Au pire Florine ferait le ménage à coups de jiujitsu. Pour entrer il fallait de toute façon sonner à un interphone ou posséder la clé. Même de nuit le bâtiment ne payait pas de mine. Il m'a semblé distinguer de grosses traces de poussière sur les fenêtres. A croire que personne n'y avait mis les pieds depuis cinquante ans. D'après le courrier il y avait un accès pour le toit. Ce qui permettrait à Jeanne de nous rendre visite discrètement.
J'avais fait les cent pas dans la petite cour en essayant d'avoir une idée clair sur ce que j'allais proposer. Nous serions ouvert une nuit par semaine. Le mercredi. Il faudrait un frigo rempli de trucs sanguinolents, pour les petits creux. Un jeu de carte? Est-ce qu'un zombie peut cohabiter avec une gargouille et un loup garou? Et si tout cela faisait un énorme flop? La seule chose vraiment rassurante c'était que le conseil vampirique m'octroyait quelques centaines d'euros par mois. Pour "compensation". Je savais que Florine avait fait pression pour ça. Mais vu que mes revenus avaient dangereux chuté ces trois derniers mois je n'allais pas faire la fine bouche.
"J'ai les clés demain, un cadeau de noël avant l'heure!" a dit Florine en interrompant Robert qui tentait péniblement de formaliser une quelconque phrase.
C'est vrai que noël approchait. C'était d'ailleurs ce qui déprimait Robert. Quand on ne lui coupait pas la parole il nous disait qu'il aimait noël. Avant. Des souvenirs l'assaillaient au fond de son local EDF poussiéreux. Il pensait au sapin, aux cadeaux, à la bûche. Aux Walt Disney diffusés à la télé. Il racontait comment il passait les fêtes désormais en se recroquevillant dans un coin, sa tête touffue entre les mains. N'osant pas regarder la vieille télévision posée au sol installée par Florine qui crachotait des émissions de circonstances. Les parents et les sœurs de Robert formaient un tas de corps en putréfaction dans un autre coin. Poussant des râles. Pour eux noël n'était même plus un souvenir. C'était une journée d'errance de plus dans leur souterrain crasseux. Plus on laissait Robert parler et plus je me trouvais con de me prendre la tête avec Florine devant lui. C'était irrespectueux. Ça allait à l'encontre de l'image que j'avais de mon métier.
"Robert, ça vous dirait de ne pas être seul le vingt cinq décembre prochain?
-Eurrrrhhhhhh, ai-je eu en guise de réponse.
-Nous allons tout prochainement ouvrir notre centre, vous savez on vous en a déjà parlé. Nous serons ouvert pour noël. Vous allez pouvoir rencontrer du monde."
Je n'étais pas convaincu sur le moment de l'efficacité de mes propos. Je lui ai tout de même dit que nous viendrions le chercher en voiture le jour de noël. Une promesse sans même avoir visité le local. Mais je devais proposer quelque chose à Robert. Je devais.

samedi 21 décembre 2013

48-O'Alix where art thou?



"C'était il y a trois ans. Alors que je naviguais sur un forum consacré au Nutella je me suis pris la tête avec une fille dans un topic sur le pain de mie. Quel est le meilleur pain de mie pour accompagner la pâte à tartiner? Quand je dis prendre la tête c'est vraiment prendre la tête. Mais, une nuit d'insomnie elle m'a envoyé un message via le forum. Elle disait qu'elle se sentait seule, déprimée et qu'elle avait besoin de parler. Elle m'a filé son numéro de téléphone. J'ai hésité mais j'ai appelé. Il faut dire qu'elle avait posté une photo d'elle sur le site. Une jolie petite blonde. Je ne risquais pas grand chose au final. Au bout du fil une voix douce presque timide. C'était Alix. Elle avait sept ans de moins que moi. On a parlé longtemps cette nuit là. Et les nuits suivantes aussi. On a décidé de se rencontrer. Gentleman comme je suis je l'ai invité au resto quelques jours après noël. Je l'attendais devant le restaurant indien que j'avais choisi. Il faisait très froid. Et elle est arrivée. Je la revois encore emmitouflée dans son manteau noir cintré, sa grande capuche sur la tête. Féminine jusqu'au bout des talons. Avec un petit nœud rouge dans les cheveux. Je crois que je suis tombé amoureux d'elle au premier regard. D'ailleurs elle avait des yeux de chat. Bleus-verts. Nous étions aussi timides l'un que l'autre mais nous avons passé une très agréable soirée. A la fin du repas elle m'a parlé de son amour pour les peluches. Plus particulièrement les "Teddy". Je ne comprenais pas bien ce que c'était censé être. Là elle m'a fait une confidence étrange. Elle m'a dit qu'elle avait plusieurs Teddy chez elle. Que c'était des amis. Qu'ils étaient vivants. J'ai pris ça au sens figuré. Tu sais, du genre ils sont vivants pour moi. Elle m'a dit que bientôt je comprendrais. Et effectivement quand elle m'a invité chez elle j'ai compris. Le courant passait vraiment entre nous alors je suis venu chez elle. Profitant de l'absence de ses parents. Tu aurais vu sa maison. La manoir de Bruce Wayne, au moins! Elle m'a mené à sa chambre. Une chambre de jeune fille. Avec des froufrous sur les murs et des peluches plein son petit lit. Les fameux Teddy. Deux ours, un lapin, un crocodile, un hippopotame et j'en passe. Je me suis assis sur le lit en jouant avec l'un des ours. J'adore faire ça tu sais, jouer avec les peluches. J'ai toujours rêvé d'être marionnettiste. Et là le Teddy s'est mis à me parler. D'une voix fluette, enfantine. Il m'a dit bonjour. J'ai sursauté en lâchant l'ourson qui s'est mis sur ses deux pattes arrière. Alix a fait les présentations. Ce Teddy s'appelait...Teddy. C'était son ours en peluche fétiche. Elle l'avait depuis qu'elle était gamine. Une peluche qui parle et qui bouge. Elle m'a expliqué que le monde était peuplé de Teddy. Que personne ne fait attention à eux mais pourtant ils sont là. Une société encore plus secrète que les vampires si tu veux. Il existerait même un institut en teddylogie dans le cinquième figures toi. Le but des Teddy serait de rendre les humains plus heureux grâce à leur texture pelucheuse et soyeuse. Les Teddy sont extrêmement bavards. Du coup pour plus d'intimité j'ai du demander à Alix si on pouvait dormir dans un autre lit, la maison étant vide. J'ai pu ainsi dormir dans les bras de la douce Alix pour la première fois, sans le piaillement de ses peluches.
"La jolie blonde était étudiante au Havre et rentrait le week end sur Paris. On se parlait au téléphone chaque soir. Les premières semaines étaient vraiment cool. Même si au final on ne faisait pas grand chose. Elle adorait se poser dans Paris et on restait assis à parler ou se faire des câlins. Pour la Saint Valentin elle m'a offert un Teddy de poche : Raoul, un lapin en peluche. Lui aussi avait cette petite voix aiguë assez agaçante. Mais je l'ai recueilli, j'étais bien obligé. Il y avait ainsi un Teddy qu'elle pouvait retrouver en venant chez moi. C'était une peluche malicieuse qui n'hésitait pas à se glisser dans la poche de mon manteau avant de sortir. Ce qui faisait la joie d'Alix. Au fur et à mesure que les mois passaient les choses ont commencé à se gâter. Ça a commencé par des trucs du genre laisse toi pousser les cheveux ou arrête de t'habiller en noir. Elle devenait aussi de plus en plus paranoïaque. Pour un oui ou pour un non. Par exemple si on restait une demi heure au téléphone au lieu de trois quart d'heure elle me demandait, sur un ton agressif, si elle me fatiguait. Au bout de six mois les Teddy ne pouvaient plus rien n'y faire, notre relation devenait extrêmement tendue. A la veille de son départ en stage à Berlin elle a repris Raoul et nous nous sommes séparés. Je crois qu' au fond nous étions amoureux l'un de l'autre mais ça ne fonctionnait plus. Peut être que je n'ai pas bien saisi certaines choses mais encore aujourd'hui cette rupture me laisse perplexe.
"Un an plus tard, une nuit, j'ai envoyé un mail à Alix. Je voulais avoir de ses nouvelles. Nos premiers échanges ont été tendus mais elle m'a avoué déprimer en Allemagne. Elle voulait parler. Et comme la première fois nous avons discuté au téléphone plusieurs nuits d'affilée. Parfois elle me passait Raoul au téléphone qui piaillait sans discontinuer. Ça me faisait plaisir autant que ça me donnait des envies de meurtre. Alix m'a dit qu'elle avait de terribles acouphènes depuis plusieurs semaines suite à une soirée en boîte. Chaque coup de fil tournait autour de ça. Elle disait avoir tout essayé, avoir  vu plusieurs médecins, que rien n'y faisait. Ça la rongeait. Lorsqu'elle est revenue à Paris nous nous sommes revus. La veille de son anniversaire. Je m'étais fait beau. J'arborais une belle veste noire et une chemise rouge sang, ça t'aurait plu. J'avais acheté des fleurs. Nous nous sommes retrouvés dans un parc. Elle était aussi jolie que la fois où je l'avais laissé. Ses yeux de chat me faisaient toujours autant d'effet. Nous nous sommes posés là, à regarder les nuages. C'était calme. Ça lui faisait du bien aux oreilles. Malheureusement ces heureuses retrouvailles n'ont pas abouti à un happy end. Lorsque nous nous retrouvions les semaines suivantes elle n'arrêtait pas de me parler des ses acouphènes. Tout le temps. J'essayais d'être le plus compatissant possible. Je l'écoutais pendant de longues minutes. Mais pour elle ça ne suffisait pas. D'après elle je ne comprenais pas, j'étais froid. J'étais perdu. J'étais amoureux d'elle mais je ne savais pas quoi faire.
"Un jour nous nous sommes posés près d'une fontaine dans le quartier des Halles. Elle m'a dit qu'elle n'en pouvait plus. Elle avait décidé de partir pour le Teddyland. C'est le pays d'origine des Teddy où la souffrance n'existe pas. Tout y est douceur. On y va en bateau. On navigue droit devant dans l'océan Atlantique. Elle m'a dit qu'on ne se reverrait jamais. Que de toute façon notre relation était vouée à l'échec. A cause d'elle. A cause de moi. C'était notre seconde séparation. Je l'ai accompagné au Havre. Je voulais lui dire au revoir sur le quai. Là stationnait un gros navire. Sur le pont s'affairait une armée de Teddy. Habillés en matelots. Alix avait posé sa grosse valise au sol. Ses cheveux blonds ondulaient au gré du vent normand. Raoul, tel un perroquet de pirate, était assis sur son épaule. Elle tenait au bout de sa main gauche son Teddy d'enfance. Nous étions à quelques mètres de la passerelle. En haut de celle ci il y avait le capitaine. Un ours en peluche coiffé d'une casquette et mâchouillant une pipe. Je me rappelle les derniers mots d'Alix : bon bah salut. Un simple bon bah salut. Et elle a tourné les talons pour remonter tout sourire la passerelle. Au moment où le bateau a commencé à se mettre en branle elle m'a tout de même fait un signe de la main. J'étais immobile. Je me suis assis sur le bord du quai. J'ai pleuré. Je ne sais pas si Alix m'a vu. Je me sentais perdu. Le bateau s'éloignait.
"Voilà l'histoire d'Alix. Une blonde aux yeux de chat partie pour le Teddyland.
-Teddyland hein, a dit Florine en se levant lentement en s'appuyant sur les accoudoirs du fauteuil.
-Teddyland, ai-je répondu.
-J'espère pouvoir y aller un jour Psyman."
Juste avant de sortir de mon appartement la vampire s'est retournée vers moi.
"Tu crois qu'elle est heureuse maintenant Alix, où qu'elle soit?
-Bonne soirée Florine"
Elle est partie en esquissant un dernier sourire découvrant ses canines.

vendredi 13 décembre 2013

Patient : Florine. Entretien : 7


Florine est là à l'heure comme prévu. Elle entre chez moi tête baissée et sans un mot s'assied sur le fauteuil.

Elle reste silencieuse. Je lui demande ce qui s'est passé dans le bar l'antre. Elle ne répond pas. Je la relance. Après plusieurs tentatives elle finit par parler.
"Elle a dit un truc qu'elle n'aurait pas du dire" dit-elle au sujet de Rita. J'essaie de connaître la teneur de ces propos. Elle répond que "c'est un truc qu'elle ne veut pas répéter" mais que ça me concerne. Elle dit qu'elle a vu rouge. Qu'en quelques secondes plein d'images lui sont passées par la tête.
"Tu sais c'est comme si elle avait essayé de casser quelque chose entre nous. Qu'elle voulait foutre la merde juste pour le plaisir".  Elle me dit qu'elle n'a pas confiance dans les hommes. Qu'elle fait des efforts pour aller contre ça. Qu'elle n'a pas besoin que quelqu'un vienne "lui mettre le doute". Elle dit que "normalement" les vampires ressentent moins de choses que les mortels. Qu'ils sont plus "froids". Elle dit qu'elle doit être à part parce qu'elle a des états d'âme. Le conseil vampirique n'a jamais cru au soutien psychologique. Les vampires n'en auraient jamais eu besoin. Elle dit que ce sont des foutaises. Qu'ils cachent juste leurs problèmes. Florine est remontée, elle tape souvent du poing sur l'accoudoir du fauteuil. "Tout ça "(les propos de Rita) lui ont rappelé son enfance.
"Je pense parfois à ma mère, à ma vie d'avant. Et ça me rend nostalgique. Quand je suis devenue une vampire j'ai erré dans Paris pendant des mois. J'observais ma mère de loin. Elle était triste."
Je lui demande ce que sont devenus ses parents. Elle dit que son père venait une fois par mois à Paris retrouver sa femme. Il travaillait dans le Nord. Mais, quand Florine a disparu lui-même a disparu. Il n'est plus revenu à Paris. La vampire dit qu'elle n'a pas cherché à savoir ce qu'il était devenu. Leurs relations étaient froides. Sa mère s'est morfondue jusqu'à la fin de sa vie. Elle a fini pauvre, vivant presque à la rue. Elle a été enterrée dans une fosse commune. Ce qui fait qu'aujourd'hui elle ne peut même pas se recueillir sur sa tombe. "L'aristo" (le vampire qui a fait d'elle une vampire) l’empêchait d'aller à la rencontre de sa mère. "Il avait raison...sans doute". Elle dit qu'elle se rappelle de la douceur de sa mère et son innocence à elle. De ses poupées de chiffon. Ses jeux d'enfants dans les rigoles d'eau des rues pavées. Elle dit que Rita, en quelques mots, l'a projetée cent vingt trois ans en arrière. Je lui dis qu'elle reste fragile et que parfois les mots ont plus de puissance que les coups.
"Je sais ce que c'est con tout ça, de balancer quelqu'un par dessus une rambarde. Ça m'a paru la réponse la plus appropriée sur l'instant". Je lui dis que depuis qu'on se connaît l'idée c'est justement de chercher des réponses encore "plus appropriées". Ce qui la fait sourire. Je lui dis qu'elle voit bien que cet acte n'a rien réglé si ce n'est un soulagement passager.
"C'est sûr qu'on va me souffler dans les bronches, ça a commencé hier avec mes colocs déjà, les nouvelles vont vite dans notre petit monde de la nuit". Elle me dit qu'elle se devait aussi de défendre mon "honneur". Que je ne méritais pas les insultes ou la médisance. Je lui réponds que je ne cherche pas à ce qu'on défende mon honneur par des actes chevaleresques. Elle me dit que sa quête de psy c'était aussi une quête pour retrouver la confiance dans les hommes (les mortels car elle semble avoir confiance dans les vampires masculins en général). Elle me raconte qu'avant moi elle avait rencontré un psychologue. Par un biais "classique" cette fois ci, avec prise de rendez vous. Mais le psy avait pris peur quand elle avait commencé à tenter de le convaincre qu'elle était une vampire. Je devais être le suivant sur la liste. Elle dit qu'avant de me rencontrer c'était une "loubarde". Qu'elle voulait créer des "fight clubs". Mais que maintenant elle a autant envie de frapper des gens que de les aider. Que ça s'équilibre et que ça finira bien par basculer du "bon côté de la force".
Je lui demande pourquoi elle a cet aura étrange au sein du conseil vampirique.
"Parfois on est obligé de faire des choses dégoûtantes mais qui au final arrangent tout le monde. Celui qui les fait peut passer pour le pire des salauds ou pour le plus grand des héros. Disons que c'est mon cas". Je lui demande si elle a l'impression d'être un salaud ou un héros.
"Dans le regard des autres, un héros mais au fond de moi c'est différent". Je tente d'en savoir un peu plus sur ces "choses dégoûtantes". Elle dit qu'elle me racontera un jour mais pas là. Que de toute façon elle est trop remontée, qu'elle s'est trop énervée. Mais elle me le dira un jour, elle me le promet. Elle me dit qu'elle me raconte beaucoup de choses mais que la réciproque n'est pas vraie. Qu'elle ne sait pas grand chose de moi, de ma vie, de ma famille. Je lui dis que c'est un peu la règle du jeu.
Avant de partir elle me fixe de ses grands yeux tirant vers le rouge, cerclés de noir.
"Psyman, c'est qui Alix?"
Je me cale bien au fond de mon fauteuil et je décide de lui raconter l'histoire.

samedi 7 décembre 2013

46-Bagarre de comptoir

Au lieu de tourner les talons (les siens faisaient au moins une douzaine de centimètres) Rita s'est penchée vers l'oreille gauche de Florine. La main en porte voix elle lui a susurré quelque chose. La vampirette de treize ans me fixait du regard. Les yeux écarquillés. Quand la gitane a fini de chuchoter Florine l'a saisi par le cou à deux mains et s'est levée d'un bond faisant basculer sa chaise. Rita se débattait, la respiration visiblement coupée. Florine a projeté sa prisonnière contre la balustrade de la mezzanine en ne relâchant pas sa prise. La rampe en bois a explosé et les deux vampires ont fait une chute impressionnante de plusieurs mètres. Le plongeon de Florine a été amorti par le corps de Rita qui s'est écrasée sur une table ronde qui s'est désintégrée sous le choc. Les verres ont volé aux quatre coins de la salle et tout le monde s'est écarté. La musique trop forte couvrait les bruits de lutte. Après la chute des deux jeunes vampires certains clients ont fui, totalement paniqués. A contrario d'autres, surtout des hommes bières à la main, ont formé un cercle de spectateurs autour de la table réduite à l'état de bois de cagette. Mon assistante vampirique était assise à genoux sur le ventre de Rita. Elle frappait du poing droit le visage de la gitane. De façon quasi métronomique. Les coups avaient l'air puissants et de là où j'étais je distinguais des filets de sang giclant à fréquence régulière. Je voulais descendre arrêter le massacre mais l'escalier menant en bas était bouché par un attroupement de curieux. J'essayais de me faire entendre sans grand succès. La foule était fascinée par le spectacle. Florine était devenue un robot à foutre des pains. Elle s'acharnait sur le joli minois de Rita. Encore et encore. Si dans les faits une ou deux minutes s'étaient écoulées depuis la culbute spectaculaire depuis la mezzanine j'avais l'impression d'assister à un combat de freefight à sens unique depuis des heures. Un homme grand et musclé, moulé dans un marcel blanc a surgi d'une porte située derrière le bar. Je n'arrivais pas à savoir si c'était un vampire ou non. Il a sauté par dessus le zinc et a saisi Florine par la taille qui agitait encore les bras comme un petit diable. Il a collé son visage contre le sien pour lui dire quelque chose et l'a tourné en direction de la porte de sortie. Une fois posée au sol la vampirette est partie, tête baissée, sans un regard pour Rita qui gisait parterre, le visage baignant dans une mare de sang. La foule s'est écartée devant les pas décidés de ma patiente. Le type au marcel a crié des trucs à l'assemblée. J'ai distingué "suffit!" et "ranger...bordel!" ou encore "flics!". Rita s'est faite traîner par le type au manteau de cuir qui l'accompagnait et une autre fille tant son état ne lui permettait pas de marcher. Le calme revenant doucement j'ai enfin pu me glisser en bas des marches. Les employés s'affairaient à remettre le bar en état. Je me suis précipité vers la sortie. Il y avait un monde fou dehors. Les clients partis précipitamment lors de la rixe s'étaient retrouvés là. Palabrant sur ce "truc de fou" ou sur ces "cinglées de la mezzanine". Il y avait fort à parier que la majorité de ces personnes n'étaient pas des vampires. J'ai cherché Florine. J'ai même interrogé un vampire qui l'avait salué dans la soirée. J'ai arpenté la rue puis tout le pâté de maison. Rien. Je commençais à avoir froid. J'avais oublié mon manteau à l'intérieur. De la fumée blanche sortait de ma bouche. Je suis revenu dans le bar. Les traces de la bagarre avait presque disparues. Une grosse tache de sang sur le sol et un côté explosé de le mezzanine restaient les seuls témoins que quelque chose s'était passé ce soir dans l'antre. Je suis remonté. J'ai enfilé mon manteau et j'ai récupéré le gros carnet noir de Florine qu'elle avait fait tomber au moment de saisir Rita par le cou. Je me suis approché de l'endroit où la rambarde avait cédé sous le poids des deux vampires. Je me suis penché au dessus de la salle ayant ainsi une vue parfaite sur la scène de crime. Le type qui avait maîtrisé Florine avec une facilité déconcertante a levé la tête.
"Hey! Fais gaffe connard!" m'a t-il lancé.
Je me suis vite écarté et j'ai redescendu l'escalier pour sortir. Que devais-je faire? Je voulais courir rejoindre Florine chez elle. Mais j'ai finalement décidé d'attendre le lendemain. Elle devait venir me voir pour un entretien. Elle aurait le temps de digérer ce qui s'était passé.
"Qu'est ce qu'elle a pu lui dire cette conne?" me suis-je dit en pensant à Rita et en prenant la direction du métro.

vendredi 6 décembre 2013

45-Discussion de comptoir



"A la tienne Étienne!" m'a lancé Florine en faisant tinter son verre contre le mien.
Comme d'habitude elle buvait du Red, autrement dit du sang frais avec deux glaçons. Chaque gorgée lui laissait des traces d'hémoglobine à la commissure des lèvres. Ça me répugnait toujours autant mais je réussissais à moins le montrer.
"En tout cas je suis ravie que tu en sois sorti vivant, d'autres n'ont pas eu cette chance.
-Je m'attendais à pire franchement. Tu dois avoir une sacrée influence dans le Conseil Vampirique mine de rien."
Florine a agité ses fins sourcils  en agrippant son t-shirt comme si elle tenait des bretelles.
"Je sais, je sais, ne m'applaudis pas. C'est mon talent naturel ça.
-Je pense qu'il y a autre chose. Des choses que tu ne me dis pas. Me trompe-je, ai-je demandé à la petite vampire en levant mon verre de diabolo grenadine.
-Raah c'est chiant d'avoir Sherlock Holmes pour psy!
-Même avec un dossier bien ficelé jamais les sages ne m'auraient autant ménagé sans ton intervention, non?
-Ton dossier était peut-être méga bien ficelé. Ne surestime pas mon importance au sein du Conseil. Je suis une vampire comme une autre. En plus jolie quand même.
-Qui sont ces jurés pour la communauté vampirique?
-Des guides, des mentors. Certains les traitent de vieux schnocks. Ils sont la mémoire des vampires en France.
-Ils doivent être très âgés je suppose?
-Très! Plusieurs siècles. Mais personne ne sait vraiment. Ils sont respectés et craints. Ils ont tué énormément de mortels tu sais.
-Il y en avait un très étrange, chauve, avec des oreilles pointues, ne parlant pas français...
-C'est K.
-K? C'est un nom de code?
-Non c'est le nom qu'on lui connaît, K. Il serait le plus vieux vampire vivant en France et peut être même en Europe. Mais quand je dis vieux c'est genre mille ans quoi!"
J'ai craché une gorgé de diabolo en entendant cela, manquant de m'étouffer.
"Mille ans? Comment c'est possible ça? ai-je relancé, de la limonade me coulant encore sur le menton.
-Tu sais les vampires ça fonctionne simplement. Tant qu'on peut boire du sang et qu'on nous tue pas on continue d'exister. K est un vampire très puissant et très malin. Du coup il a pu traverser les siècles.
-Il n'avait pas l'air de beaucoup m'apprécier.
-Il hait les mortels. Pour lui vous êtes de la chair à saucisses. Tu es une knackie pour lui Psyman.
-C'est la première fois qu'on me compare à une saucisse. Merci Florine.
-De rien, de rien. Ça a été très dur pour lui d'accepter la paix avec les mortels dans les années soixante quand les vampires tombaient comme des mouches sous De Gaulle. K n'était pas du genre conciliant. Mais comme je te l'ai dit il est très malin. Et il a fini par comprendre qu'il valait mieux faire quelques concessions que d'entrer dans une guerre ouverte avec les mortels.
-Charles De Gaulle contre les vampires, ai-je dit en ricanant.
-Hein?
-Non, non, rien, je rigolais tout seul dans ma barbe. Mais je ne comprends pas bien, comment les vampires pouvaient se faire décimer. Vous n'êtes pas invincibles?
-Moi je suis une guerrière mais tu crois que c'est le cas de Steeve ou de Ricky? Toute vampire que je suis je crains le feu, les explosifs, les traques incessantes et la capacité destructrice incroyable du cerveau humain. Durant la seconde guerre mondiale je m'amusais avec les troupes isolées, je faisais moins la maligne devant les mortiers et les panzers.
-Mine de rien il est moche votre vampire légendaire, ai-je dit pour détendre l'atmosphère.
-Tu sais comment ça s'appelle : l'évolution! On peut dire que je suis au top de l'évolution hein", a répondu Florine en se passant la main dans ses cheveux bouclés en clignant des yeux.
Ce soir dans l'antre il n'y avait pas de groupe sur scène mais un dj que je cherchais encore du regard enchaînait les morceaux de rock et de métal. La musique était tellement forte que tout le monde était obligé de hausser singulièrement la voix. De là où nous étions, sur la mezzanine, le son semblait légèrement moins puissant. Le bar était rempli à craquer. Je m'amusais toujours à essayer de distinguer les vampires des mortels. Je ne m'améliorais pas à ce petit jeu. Ce qui agaçait Florine.
"C'est toi qui leur a demandé à ce qu'on me rétribue si le projet est accepté? ai-je relancé à l'attention de la vampirette en aspirant une gorgée de diabolo à travers ma paille.
-Moi ou quelqu'un d'autre peu importe. C'est normal qu'un psychologue soit payé, surtout pour me supporter!"
Florine était pétillante. Elle multipliait les sourires et les battements de cils. Son maquillage noir autour des yeux lui donnait un air plus mature que ses treize ans de corps. Ses doigts terminés par des ongles peints en noir virevoltaient autour d'elle. De temps en temps un vampire ou une vampirette venait lui claquer le bise ou lui donner une tape amicale sur l'épaule. Toujours avec un respect non dissimulé. Mon assistante immortelle était plus qu'une ado habillée de noir. Mon oral devant le jury vampirique me l'avait confirmé. Mais je ne savais toujours pas à quel point. Alors qu'elle plaisantait avec un type qui s'était arrêté au niveau de notre table j'ai aperçu Vladimir en contrebas. Il m'a vu et m'a fait un doigt d'honneur, l'air méchant. Je le trouvais toujours aussi laid avec ses cheveux en pointe et son visage trop rond pour faire peur. J'ai détourné les yeux quand Florine a congédié son interlocuteur.
"Demain tu me vois en entretien hein, m'a rappelé la vampire.
-Comment t'oublier, tu traînes toujours avec moi et tu n'arrêtes pas de me rabâcher mes rendez vous.
-C'est ça d'être ton assistante...patiente...enfin, ton assistante-patiente quoi!
-Tu en connais des gens ici, tu es une célébrité. Limite j'ai envie de te demander un autographe.
-Tu devrais! Ça peut se revendre très cher sur ebay. Je suis une fille sociable, normal que j'ai beaucoup d'amis. Toi en revanche...
-Ouais je sais, je suis tout seul. Tout seul"  ai-je lâché en soupirant et en regardant au loin.
Florine, sans le vouloir, m'avait jeté à la figure une solitude qui parfois me pesait. Cette solitude qui expliquait en grande partie mon attachement aux êtres de la nuit.
"Non mais j'rigolais Psyman, j'voulais pas..."
Elle n'a pas eu le temps de terminer sa phrase. Une grande et belle jeune femme est apparue tout près de notre table. C'était Rita, la vampire gitane. Elle était accompagnée d'un homme mince, habillé d'un grand manteau en cuir noir.
"Bonjour les amoureux, nous a lancé la vampire
-Dégage Rita, lui a violemment répondu Florine en détournant le regard.
-Vous êtes toujours aussi séduisant Monsieur le psychiatre.
-Je suis psychologue, pas psychiatre, lui ai-je précisé sur un ton des plus sérieux.
-Allez c'est bon, dégage Rita!" a repris Florine.
Puis Rita a déconné...

dimanche 1 décembre 2013

44-Le grand oral


Ricky Woodford arpentait à coups de pas sautillants le long couloir qui menait à la salle où j'allais passer mon grand oral pour mon projet de centre d'accueil nocturne. De temps en temps il s'arrêtait pour réajuster son vilain nœud papillon noir à pois blancs.
"Quel honneur! Quel honneur!" répétait-il en me regardant. 
J'ignorais ce qui m'attendais derrière la grosse porte métallique que je fixais sur ma droite. Le mal de fesses ou les fourmis dans les jambes que me provoquait le banc sur lequel j'étais assis n'étaient rien à côté de mon inquiétude. Florine n'était pas là pour me soutenir et Ricky n'aurait pas le droit d'entrer dans la salle. Comment le jury des anciens allait-il me considérer? S'ils avaient accepté de me rencontrer c'était déjà un signe positif. Mais une fois face à eux comment allaient-ils réagir?
"Les anciens, quel honneur pour un mortel, un honneur!" reprenait le vampire spécialiste de l'administratif.
 Soudain la porte s'est ouverte. Elle grinçait. Un homme habillé de noir s'est glissé dans l’entrebâillement. Il m'a fixé d'un regard bleu glaçant. Il m'a fait une mou vexante puis il s'est tourné vers Ricky.
"Il peut entrer" lui a t-il dit. Et il a de nouveau disparu dans la salle.
Le vampire au nœud papillon m'a fait signe de me lever, impatient. J'étais de plus en plus nerveux. Je me suis dirigé vers la porte. Ricky a levé son pouce en me faisant un clin d’œil. La salle ressemblait à un tribunal avec une sorte de long pupitre en bois marron qui surplombait la pièce remplie de bancs et de chaises. Les murs et le plafond témoignaient d'un passé de carrière souterraine. L'air était frais et humide. La lumière était plus faible que dans l'open space. Le tout donnait une ambiance assez lugubre au lieu. Une fois mes yeux bien habitués à cet éclairage particulier j'ai pu nettement distinguer le jury. Ils étaient trois à siéger en hauteur. Le vampire du centre devait avoir dans les quarante années mortelles mais sa calvitie naissante pouvait témoigner de dix ans de plus. Il arborait de petites lunettes (dont l'intérêt devait être esthétique ou alors par habitude étant donné que d'après Florine les vampires ont une excellente vue) qu'il a réajusté en me voyant m'approcher. Il avait l'air étrangement étonné. A sa gauche était assis un vampire qui ressemblait à Phil, le colocataire de Florine, en plus vieux. Même si cela était relatif étant donné qu'un buveur de sang peut avoir l'air jeune mais vivre depuis plusieurs siècles et inversement. Il avait les mêmes cheveux gominés en arrière et l'air aussi sévère. Ses joues en revanche étaient ridiculement creusées et d'énormes cernes enlaidissaient son visage. Il écrivait sur ce que je supposais être un grand cahier. Tout à droite était assis le personnage le plus étrange de l'assemblée. J'ai mis du temps à comprendre les traits de sa face. Je le trouvais monstrueux. Il était chauve, son nez était atrophié et ses oreilles étaient pointues. Ses canines dépassaient largement de sa petite bouche fine. Quand il agitait les mains je distinguais de longs doigts crochus et des ongles semblables à des griffes. Lorsqu'il s'est mis à parler à ses collègues je n'ai pas compris un traître mot. A l'accent cela devait être une langue slave. En contrebas des trois vampires, à ma hauteur, il y avait le type en noir qui était venu me chercher. C'était une sorte d'intendant à en croire ses gesticulations dans la pièce où résonnaient ses pas.
"Approchez, n'ayez pas peur" m'a dit le vampire à lunettes qui semblait présider la séance.
J'ai avancé timidement, quelques feuilles dans la main que j'ai déposées sur une petite table.
"Mehdi S., c'est ça? Mehdi, a t-il repris en réajustant ses lunettes. Tout d'abord soyez le bienvenue dans notre humble lieu de conseil. Rares sont les mortels qui ont eu ce privilège. Mais apparemment vous avez un bon parrain, la pétillante Florine.
-Mer...merci. Oui, Florine sait ouvrir les portes on va dire, répondais-je assez maladroitement tentant une pointe d'humour.
-Attendez qu'on vous donne la parole" m'a lancé sèchement le vieux sosie de Phil.
Cela m'a refroidi. Par ces quelques mots il m'a rappelé que j'étais en terrain hostile. Mais son acolyte de droite a échangé quelques mots à voix basse avec lui et a ponctué le tout d'un mouvement des deux mains qui voulait sûrement dire "du calme".
"Vous savez ici on a nos us et coutumes et mon collègue voulait juste vous l'expliquer, à sa façon, a dit le président d'un ton posé. Vous êtes ici car nous avons sélectionné votre projet. Un centre d'accueil nocturne pour vampires c'est ça? Vous pouvez répondre, a t-il ajouté en me souriant.
-Un centre d'accueil nocturne oui Monsieur mais pas uniquement pour vampires. L'idée est que ceux que j'appelle les êtres de la nuit en souffrance puissent se rencontrer et sortir un peu de leur solitude.
-L'idée est intéressante, a répondu l'homme à lunettes en hochant de la tête.
-Pourquoi les vampires devraient se mélanger à des zombies ou que sais-je? a continué l'homme à sa gauche.
-Peut être parce qu'ils s'ennuient tout autant. Qu'il souffrent de la même façon. Les états d'âmes pèsent moins lorsqu'ils peuvent être partagés. Je pense que Florine a pu vous prouver qu'il existait des ponts entre tous les êtres de la nuit."
A ces mots le vampire monstrueux s'est agité et a sifflé quelque chose à celui du milieu. Je distinguais quelques mots dont la consonance rappelait l'Europe de l'est.
"Mon collègue dit que Florine n'est pas un exemple pour notre race, libre à lui de penser ce qu'il veut, sachez que cette opinion n'est pas partagée par tous, a repris le vampire du centre. Revenons à nos affaires. Votre projet a l'air innovant. Mais des rumeurs circulent. Elles disent que ce loup garou, Sacha c'est ça? récemment apparu dans la région pourrait intégrer votre centre. Je pense que vous savez que vampires et loups garous ne font pas bon ménage.
-Je vous rassure Monsieur, il n'y aura pas de loup garou d'accueilli, mentais-je.
-Vous savez, nous, la parole des mortels..."s'est senti obligé d'ajouter le vampire de gauche aux joues creuses.
 Mon grand oral avait des allures de bon flic/mauvais flic. Je ne savais pas si c'était une stratégie ou si cela était juste le témoignage des dissensions internes au sujet des non vampires.
"Vous êtes psychologue et la tentation est grande de vouloir aider tout le monde mais les loups garous doivent rester loin des vampires. Croyez en ma longue expérience, continuait le vampire aux lunettes.
-Je vous assure que Sacha le loup garou restera loin de notre petit groupe thérapeutique"
Je leur souriais et je leur mentais. Florine m'avait dit de ne pas me dégonfler et de ne rien leur dire pour le lycanthrope. Mais je savais que ça finirait par se savoir. Néanmoins il leur serait plus difficile d'agir une fois le centre mis sur pieds. Les choses se passaient mieux que prévues mais le vilain vampire de droite aux oreilles pointues s'agitait dès que j'ouvrais la bouche. Il était gêné par ma présence, c'est sûr. La discussion a repris. Toujours dirigée par le vampire au début de calvitie.
"Nous aimons soutenir les idées novatrices quand elles ont pour but le soutien de notre communauté. Et aussi loin que je me souvienne personne n'avait vraiment pris en compte la souffrance psychologique des vampires ni celles des autres. Et surtout pas un mortel. J'aime votre audace et la caution de Florine a son importance à mes yeux. Nous allons voter. Sachez que si votre projet est accepté le Conseil se chargera de trouver un local et financera ce qu'il faut. J'ai ici même un mot de Florine disant que votre combat charitable vous fait perdre de l'argent. Eh bien si le vote se déroule en votre faveur nous saurons nous montrer reconnaissant"
Le vampire hideux sans nez grognait d'exaspération et crachait des mots dans sa langue. Au vue de l'énergie qu'il y mettait et des postillons qui sortaient de sa bouche il devait être en train de me maudire sur vingt générations. Mais l'intendant s'est porté à son niveau et lui a parlé dans la même langue. Cela a eu pour effet de le calmer. Le vampire aux cheveux gominés n'arrêtait pas de prendre des notes. Il remplissait feuille sur feuille en me jetant de temps en temps un regard ponctué d'un lever de sourcils. A aucun moment le jury ne m'a convié à m'asseoir. Je suis resté debout, face à eux. J'avais l'impression d'être un prévenu à son procès.
"Quelles sont vos relations avec Florine? m'a brusquement demandé celui qui passait son temps à écrire.
-Mes relations...c'est à dire? J'étais décontenancé.
-Oui, vos relations. Des choses se murmurent ici ou là et on connaît l'attirance de certains mortels pour nos jeunes congénères, continuait-il en persiflant.
-Nos relations sont purement professionnelles. Je vous l'accorde le fait qu'elle soit ma patiente et mon assistante est assez étonnant. Mais ça fonctionne plutôt bien dans l'ensemble. On a sûrement créé quelque chose de nouveau et qui est profitable pour tout le monde
-Que les choses en restent là. Nous tenons à garder notre race la plus pure possible et Florine a trop souvent tendance à l'oublier. Son envie de trouver un "psy" l'a amené à côtoyer un peu trop d'humains à notre goût. Comme si nous n'avions pas de psychologues parmi nous, tsss.
-Reconnais que nous n'avons effectivement pas de psychologues parmi nous, lui a signifié son collègue de droite. Nous n'avons jamais pris le temps de nous pencher sur cette question intéressante de la souffrance psychique parmi les nôtres mon cher Arnick."
Arnick, enfin je connaissais le prénom d'un des membres du jury qui n'avait même pas pris la peine de se présenter. Je comprenais mieux pourquoi mon projet les intéressait et pourquoi je pouvais malgré tout côtoyer Florine si facilement. La psychologie des vampires étaient une chose secondaire pour eux. J'imaginais que les Arnick et autres Phil faisaient partie d'un courant majoritaire où la race vampirique était sublimée. Un vampire ne pouvait pas avoir de défaillance psychique, jamais. La petite vampirette avait fait bouger les lignes. Décidément son importance au sein de la communauté des êtres de la nuit se renforçait à mes yeux.
"Nous n'allons pas vous retenir plus longtemps, vous devez être fatigué en cette heure avancée de la nuit. Nous allons délibérer et nous vous communiquerons notre décision"
Le vampire qui présidait l'oral me congédiait prestement. Le vampire chauve m'a fait un signe de la main qui clairement voulait dire "du vent!". Arnick ne m'a pas calculé, il se tournait déjà vers ses acolytes pour discuter. Le vampire en noir ramassait un paquet de feuilles et s'est porté à mon niveau.
"Vous devez partir" m'a t-il dit en me pressant le pas.
J'avais l'impression de me faire chasser. J'ai tout juste eu le temps de récupérer les quelques notes que j'avais mises sur la table à côté de moi. Je suivais l'intendant. Il a entrebâillé la porte et je suis sorti. J'ai voulu bredouillé quelque chose comme "merci" ou "au revoir" mais à peine m'étais-je retourné qu'il avait déjà claqué la grosse porte en métal. Ricky Woodford était là, tout sourire. Il trépignait d'impatience de savoir comment ça c'était passé.
"Alors, racontez moi jeune aventurier de la télématique vampirique!
-Euh...c'était...étrange. Un mélange de convivialité et de froideur digne du couloir de la mort.
-Bienvenue chez les vampires!" m'a répondu Ricky en ricanant de sa voix nasillarde.
Il m'a raccompagné vers la sortie. Sur le trajet tout le monde me dévisageait. Plus que la fois précédente. Comme si je venais de réaliser un exploit hors du commun ou de commettre la plus grande des faute. Seul Ricky était bienveillant avec moi. Dans l’ascenseur il m'a vanté les mérites de sa dernière acquisition : une superbe montre calculatrice. A l'accueil la secrétaire aux cheveux tirés m'a interpellé.
"Florine ne vous attendra pas ce soir. Elle vous souhaite une bonne soirée
-Merc..."
Je voulais la remercier mais avant même que je puisse ouvrir le bouche elle a plongé son regard dans son écran d'ordinateur. Elle ne voulait clairement pas que je lui parle.
Monsieur Woodford m'a serré la main. Toujours cette main froide et molle caractéristique des vampires. En sortant de l'hôtel particulier où siégeait le Conseil j'ai soufflé un bon coup. Je me suis dit que finalement tout s'était bien passé. Mais je doutais de l’issue du vote. Et surtout je devais absolument demander à Florine des renseignements sur cet étrange vampire chauve aux oreilles pointues.

vendredi 22 novembre 2013

43-Je ne crois pas aux fantômes


"Tu crois aux fantômes?
-Non, pour la énième fois je ne crois pas aux fantômes Florine!
-Donc tu ne crois pas aux fantômes? insistait la vampire.
-JE NE CROIS PAS AUX FANTÔMES!
-Et tu crois aux vampires, aux loups garous, aux gargouilles, aux zombies?
-Ferme la..."
Elle m'avait mouché la bougresse. Après avoir vu Jeanne nous avions décidé de nous poser sur les bords de Seine. Diantre qu'il faisait froid. Mon assistante immortelle adorait ça. Les nuits de palabre près du fleuve. Elle oubliait juste que mon épiderme craignait les basses températures de cette fin du mois de novembre. J'étais emmitouflé dans plusieurs couches de vêtements chauds et j'avais rabattu la grande capuche de mon manteau. La vampire me donnait la chair de poule avec son petit sweat noir qu'une jeune fille normale aurait porté à la fin du printemps voire début d'été. Elle avait abusé du mascara noir autour des yeux. Parce qu'on était en "mission secrète" avec la gargouille. D'où le maquillage de circonstance. Je lui avais dit qu'elle faisait gothique. Elle n'appréciait pas que je la qualifie ainsi. Elle se disait "rock". Et ajoutait qu'elle avait "juste la classe". Son visage avait à la fois quelque chose de séduisant de par sa finesse et l'innocence qui s'en dégageait et de terrifiant par les yeux qui tiraient vers le rouge et sa bouche qui faisait jaillir des canines quasi animales. Lorsque je m'attardais sur ces détails un frisson me parcourait le dos. Je prenais conscience qu'à quelques centimètres de moi était assise une redoutable machine à tuer. Je pensais à ces animaux domestiques gentils comme tout qui, un beau jour, dévorent leur maître. Cela faisait près d'un tiers d'année que je côtoyais Florine et son monde de la nuit et pourtant une alarme au fond de moi ne s'éteignait jamais. Ce qu'elle m'offrait me plaisait mais je devais rester vigilant. J'étais d'une autre espèce.
"T'es sûr que tu crois pas aux fantômes? a t-elle repris, brisant un silence qui commençait à devenir gênant.
-Malgré tout, non.
-Tu devrais. J'en connais.
-Tu charries? lui ai-je demandé en tournant la tête vers elle, ma capuche cachant presque mes yeux.
-Tu ne connais pas la maison hantée de Saint Germain en Laye?
-Non. Mais toi oui apparemment.
-Figures toi que là bas y a une maison habitée par trois fantômes. Trois frères. Tous trois morts dans l'incendie de leur domicile. Et, tiens toi bien monsieur l'amateur de psychose et névrose, le feu a été provoqué par le plus jeune! Flippant hein! a t-elle lancé en agitant les doigts pour mimer la peur.
-Et ils sont du genre méchants? Ils poussent les petites vieilles dans les escaliers?
-Je sens une pointe de sarcasme là dedans. Tu ne veux pas me croire hein. Tu feras moins le malin quand tu les rencontreras. Mais pour répondre à ta question OUI ils sont méchants. Ils font tout pour virer les locataires de leur maison. Sauf le pyromane. Lui il est totalement flippé. T'imagines Psyman, un fantôme qui a peur des mortels. La honte.
-Et je viens faire quoi là dedans moi?
-Tu fais ton boulot de psy et tu aides le revenant peureux à devenir un vrai fantôme qui fasse honneur à tous les poltergeists de la Terre.
-Je ne suis pas sûr d'avoir envie de faire ça.
-Mais si.
-Mais non.
-Mais si si. Si si  tu veux.
-Mais n...
-Si si", m'a t-elle interrompu en se levant.
Elle me faisait face et secouait les mains pour me motiver. Le vent faisait bruisser le tissu de son baggy noir.
-Un fantôme phobique, euh c'est comme ça qu'on dit non? Un fantôme phobique ça va te plaire! a repris Florine.
-De toute façon je suppose que tu as déjà planifié une rencontre.
-Exact! Tu me connais trop bien, m'a lancé la vampirette en agitant son fidèle carnet sorti d'une poche arrière. 
-Mais ils ne vont pas essayer de me tuer?
-Ce ne serait pas la première fois si je peux me permettre."
J'ai levé les yeux au ciel. Mon regard a disparu dans l'ombre de ma capuche.
-Le plus drôle c'est que je t'ai fait passé pour un spécialiste des esprits frappeurs auprès des locataires actuels de la maison hantée. Ça te permettra de rencontrer les frères fantômes sans éveiller les soupçons.
-Mais toi, comment tu as pu les rencontrer sans éveiller les soupçons? Tu ne passes pas franchement inaperçu SI JE PEUX ME PERMETTRE, ai-je rétorqué à l'ado centenaire.
-Tu sais, je suis vieille. Je les ai connu avant que la maison soit de nouveau habitée. Et encore aujourd'hui j'arrive facilement à me faufiler dans le grenier où je peux leur parler.
-Genre Beetlejuice quoi.
-C'est quoi Beetlejuice? m'a t-elle répondu avec un sérieux déconcertant.
-Centre trente six ans d'existence et si peu de culture. Tes colocataires doivent être atterrés.
-S'ils s'atterrent je les savate",  a t-elle ponctué d'un lever de jambe menaçant.
Pensant m'avoir convaincu de l'existence des fantômes (et de mon envie de les rencontrer) Florine m'a proposé de marcher le long de la Seine. J'ai frappé dans mes gants pour me réchauffer. Rencontrer des fantômes me paraissait être la chose la plus absurde qui pouvait m'arriver au contact de Florine. Elle avait beau me taquiner sur les spectres pendant que nous remontions le fleuve je n'arrivais pas à prendre cela au sérieux. J'avais pourtant accepté les vampires et autres zombies. Je ne croyais définitivement pas aux fantômes.

mercredi 20 novembre 2013

Patient : Jeanne. Entretien : 2


Je me demandais de quoi j'avais l'air ainsi suspendu dans les airs, retenu par les énormes mains d'une gargouille. Florine avait en partie entendu mon refus de grimper à nouveau en varappe Notre Dame. Elle avait demandé à Jeanne de venir me chercher à l'arrière de l'édifice religieux et de me hisser (ou plutôt de m'aeroporter) jusqu'en haut. Tandis que la bête grise, gardienne de la cathédrale, me tenait fermement par les poignets et que mes jambes gigotaient dans le vide, je souriais. C'était comme faire un tour de grande roue. Et quand Jeanne m'a posé en douceur en battant des ailes j'étais presque déçu. Florine nous attendait depuis un moment et n'a pu s'empêcher de m’assener un cinglant "enfin!". Je me suis assis sur le parapet en face de la gargouille qui elle s'était posée sur un rebord de fenêtre. Florine prenait des notes postée en haut d'une arche.

"Jeanne, la dynamite...c'est vous? ai-je demandé à l'horrible monstre ailé.
-Oui et croyez moi je suis navrée. Navrée que ça n'ait pas exploser! a t-elle répondu en me fuyant du regard et en grimaçant.
-Vous auriez pu faire énormément de dégâts et blesser des gens ou pire.
-Je voulais la pulvériser! Me débarrasser de cette attache insupportable. Un honneur, un honneur, tu parles oui! Une malédiction oui! Plus de Notre Dame et j'aurais pu m'envoler au loin. Voir le monde, voir les gens!
-Et d'où viennent ces explosifs?
-De chantiers,  près des chemins de fer. J'ai tenté de construire des bombes en m'inspirant des bandes dessinées que j'ai récupérées ici ou là ou d'épisodes de McGyver que j'ai entre-aperçus par les fenêtres des appartements.
-Vous pensez que tout faire sauter aurait tout réglé?
-Pour moi, oui! Tout!"
La gargouille s'est retournée pour me présenter son dos courbé, la gueule presque collée au grillage protégeant la fenêtre.
"Vous avez essayé de contacter les autres gargouilles? ai-je relancé.
-Eh bien oui! a répondu Jeanne en regardant par dessus son épaule. Et vous savez quoi? Il n'y a personne! Ils ont disparu! Aucune autre église de Paris n'accueille de gargouille comme moi! Aucune! Je suis seule!
-Mais comment cela est-ce possible?
-Je n'en sais rien! A ma connaissance il n'y a que deux réponses possibles : soit ils sont morts, soit leurs églises ont été détruites, m'a répondu Jeanne en se tournant à nouveau vers moi.
-Aucune église n'a disparu dans Paris récemment, a ajouté Florine.
-Ils pourraient être morts naturellement, ai-je surenchéri
-Impossible...j'étais plus vieille qu'eux, j'en suis sûre. Comment peuvent-ils mourir? a repris la gargouille. Je doute qu'ils soient tombés de leur corniche en pleine journée en statue pour finir en miette sur le sol.
-Si c'est le cas, ça veut dire que vous êtes mortelle Jeanne, lui ai-je dit posément.
-Comment cela est-ce possible? A t-elle répété. Et si c'est le cas, combien de temps me reste t-il à vivre? Un an? Une décennie? Un siècle ou dix?"
Ce mystère des gargouilles disparues nous laissait perplexe. Je commençais même à me demander si elles avaient réellement exister. Florine et moi nous regardions interrogatifs.
"On peut vous aider à vous sentir moins seule, a lancé la vampirette en tournant le regard vers Jeanne.
-Fournissez moi des explosifs, plein! Crashez un avion sur la cathédrale! Faites moi tomber de haut pendant que je suis en statue.
-On va ouvrir un endroit où les êtres comme vous, les créatures de la nuit, pourront se retrouver. Discuter, ne pas être seuls, ai-je dit sur le ton le plus compatissant possible.
-D'autres gargouilles? a t-elle demandé ironiquement.
-Non, vous êtes la seule, pour l'instant. Mais des vampires, un zombie, un loup garou. Tous différents mais tous seuls."
Jeanne me faisait fait face. Je n'arrivais pas à savoir si son visage témoignait de la tristesse ou de la colère.
"Ça m'aidera? Vraiment?
-On ne peut savoir qu'en essayant.
-Il faut essayer Jeanne, lui a dit la vampirette en souriant.
-Essayons alors, a dit la gargouille après une longue hésitation.
Après lui avoir fait jurer de ne plus essayer de faire exploser Notre Dame et après lui avoir dit qu'on la recontacterai prochainement Florine et moi sommes partis. Jeanne m'a redescendu. J'ai pu ainsi refaire un tour de manège. Une fois sur la terre ferme la petite vampire et moi avons couru pour échapper à la vigilance policière.
Florine et moi avions menti. La structure promise à Jeanne n'existait que virtuellement pour l'instant. Mais c'était un mensonge utile. La petite vampire m'a dit qu'elle mènerait son enquête sur les gargouilles de Paris.

vendredi 1 novembre 2013

41-Une histoire de réveil


Je me suis réveillé en sursaut. On a sonné à la porte d'entrée. J'étais allongé sur le canapé, encore habillé. Visage contre l'accoudoir mouillé de bave. J'étais en vrac. Je ne savais plus où j'étais. Ah oui, si, chez moi. Mon dîner de la veille traînait encore sur la table basse (par dîner il faut entendre snacking réchauffé au micro-ondes). La sonnette a de nouveau retenti. Je me suis redressé. J'avais encore envie de dormir.  J'ai attrapé la télécommande et j'ai éteint la télévision qui avait fonctionné toute la nuit. Ce genre d'endormissement soudain sur le canap' devenait une chose fréquente. C'était ça de vivre la nuit. J'ai passé ma main sur mon menton. Ça picotait. Le col de ma chemise était humide de transpiration. Et la sonnerie de la porte, encore. Agrémentée de coups de poing qui faisaient résonner les murs du salon. Les stores m’empêchaient de déterminer précisément quelle heure il était. Un coup d’œil à ma montre : neuf heures du matin. Je me suis levé en titubant.
"Ouais c'est bon, j'arrive" ai-je râlé en direction de la porte d'entrée.
J'ai ouvert sans même regardé par le judas. C'était Florine. Casquette militaire sur le crâne, lunettes de ski lui cachant au moins la moitié du visage (qui luisait de crème solaire), un pull noir trop grand dont le bout des manches lui servait de gants et ensemble jupe, collant, rangers qu'elle affectionnait tant. A peine ai-je ouvert la porte qu'elle s'est faufilé dans l'appart comme une anguille maléfique.
"T'as vraiment une sale tronche au réveil Psyman" m'a t-elle dit en guise de bonjour.
Elle s'est assise sur le canapé. Elle a jeté ses grosses chaussures et ses lunettes à l'autre bout de la pièce et elle a allumé la télé.
"Faut que tu vois ça! Viens, assieds toi!"
J'étais encore dans le coaltar mais j'ai obtempéré. La vampire switchait d'une chaîne d'information en continu à une autre.
"Raaah mais c'est où?!" disait-elle en appuyant frénétiquement sur les touches de la zapette.
Je me frottais les yeux en baillant.
"Psyman...faut que tu te brosses les dents, sérieux."
A ces propos peu flatteurs j'ai répondu par un doigt d'honneur tout aussi subtil. La situation était étrange. J'essayais de me concentrer. Le manque de lumière du salon me tapait sur le système.
"Là! Regarde!" a soudainement crié Florine.
 A l'écran une reporter se trouvait devant Notre Dame de Paris. Elle disait qu'au petit matin la police avait découvert plusieurs dizaines de bâtons de dynamite disposés tout autour de la célèbre cathédrale. A certains étaient attachés des réveils matin. "Ça n'aurait pas pu exploser mais nous devons nous assurer de n'oublier aucun explosif" déclarait un inspecteur.
"Jeanne? ai-je demandé à Florine d'une voix éraillée.
-Jeanne! Oui!
-Et merde...
-'Faut absolument qu'on aille la voir ce soir!
-Avec la police tout autour de la cathédrale? Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
-On s'en fiche! Il faut que tu la raisonnes avant qu'elle ne réussisse à tout faire péter!
-Je n'avais pas prévu de  finir en prison cette nuit, lui ai-je répondu en m'affalant sur le canapé.
-C'est ta patiente, elle vaut bien une nuit de garde à vue", a rétorqué Florine avec un grand sourire.
Apparemment Jeanne avait voulu faire sauter l'édifice religieux le plus célèbre de Paris. Mais moi je voulais dormir. J'ai congédié Florine en lui donnant rendez vous pour la nuit. Une nuit qui s'annonçait longue et compliquée. J'ai enfin pu me brosser les dents. Quel soulagement de se sentir propre. J'ai envoyé valdinguer mes habits froissés dans la chambre. J'ai réglé mon réveil à 13h30, j'accueillais un patient à 14h.  Je me suis glissé sous mon énorme couette. J'étais bien. Je me sentais comme un bébé. J'ai fermé les yeux.

"...qui...Alix...Hey...c'est qui...qui..Alix?"

J'émergeais doucement de mon sommeil. Quelqu'un me parlait au bout du lit. La chambre baignait dans une obscurité quasi complète.
"Hey, c'est qui Alix?" m'a demandé une voix familière.
J'ai allumé la lampe de chevet. Florine était assise sur le fauteuil de mon bureau, les pieds posés sur le lit. Elle agitait une carte postale devant elle.
"C'est qui Alix?
-Mais merde qu'est ce que tu fais là! lui ai-je crié énervé en m'asseyant.
-Je ne suis pas sortie de chez toi, je m'ennuyais alors je suis restée.
-Et c'est quoi ça? lui ai-je demandé en désignant la carte.
-J'ai trouvé ça dans ce tiroir", m'a répondu la vampirette en pointant du doigt un tiroir ouvert dans un petit meuble près du bureau.
J'ai bondi pour lui arracher la carte des mains. Je devais avoir l'air ridicule en me jetant ainsi, telle une otarie, uniquement vêtu d'un boxer. Ça a surpris Florine. C'était une carte postale qu'on pouvait prendre en libre service dans un restaurant américain dans le quartier des Halles. Au verso Alix m'avait écrit des mots doux et dessiné deux gros cœurs.
"Alors, c'est qui Alix-euuuuuuuuuh?!!! a recommencé l'insupportable vampire.
-Personne! lui ai-je dit en me recouvrant de la couette jusqu'à la tête.
-T'es pas drôle. En tout cas elle a l'air amoureuse de toi. C'est mignon tout plein.
-Laisse moi dormir et barre toi.
-Ton réveil va sonner de toute façon.
-Que.."
Et mon réveil a sonné. Il était 13h30.

samedi 26 octobre 2013

Résumé des épisodes précédents - 2

(1-19)
Alors qu'il mange un délicieux sandwich poulet mayonnaise sur un banc du cimetière du Père Lachaise Mehdi, psychologue trentenaire, est abordé par Florine. Sous ses allures d'adolescente gothique elle se révèle être une vampire de cent trente six ans. Énergique mais névrosée elle devient la première patiente mort vivante de Mehdi. Sa vie de vampire a commencé suite à un viol au XIXème siècle. Depuis elle bouillonne de colère qu'elle cherche à canaliser. La jeune vampirette s'installe petit à petit dans la vie du psychologue jusqu'à lui proposer de l'aider à se créer une clientèle composée de créatures de la nuit et décide de jouer sa secrétaire. Mehdi réticent au début finit par y voir une occasion unique de donner un nouveau sens à son existence. Il est renommé "Psyman" par la vampire. Il rencontre les colocataires aussi bizarres qu'inquiétants de Florine. Il est ensuite présenté à Robert, zombie de son état. Après s'être fait coursé par une famille de morts vivants dans un local EDF c'est à travers une porte qu'il mène son premier entretien avec lui. C'est un être mal dans sa peau en putréfaction qui se livre à lui et qui lui fait part de son refus de cette vie de zombie commencée par un tragique accident de voiture. La même soirée Mehdi découvre l'Antre, un bar des Halles fréquenté par des vampires. Il y rencontre par la même occasion Vladimir, vampire agressif qui a des vues sur Florine. Ce dernier se fait humilier dans un défi karaoké par David, un nain chanteur fan de Depeche Mode. Après cette soirée mouvementée au bar Florine et Mehdi manquent de se faire écraser par Jeanne, une gargouille suicidaire, sur le parvis de Notre Dame.

(21-39)
Robert veut voir les étoiles? Qu'à cela ne tienne. Mehdi et la troupe des vampires colocataires emmènent le zombie pique niquer de nuit sur les hauteurs de Meudon. Le mort vivant se lie d'amitié avec Steeve, l'un des coloc, qui lui apprend la guitare. Mais l'apparition d'un loup garou schizophrène, Sacha, sensible aux ondes électromagnétiques va semer le trouble et l'inquiétude parmi les vampires. Si Mehdi y voit un être en souffrance, Florine perçoit dans le lycanthrope une menace pour sa race. A tel point qu'elle le séquestre dans son bunker antiondes. L'intervention du psychologue est nécessaire pour que la situation ne tourne pas au massacre. Afin de proposer autre chose que des entretiens ponctuels à ses patients de la nuit Mehdi évoque avec la petite vampire l'idée de la création d'une structure type CATTP où pourraient s'y retrouver vampires et autres gargouilles en difficulté psychique. Malgré l'émoi provoqué par le loup garou Florine accepte d'aider le psychologue à défendre le projet auprès du Conseil Vampirique. Seule instance capable d'agir en de telles circonstances. C'est au cœur du quartier latin que se cache le Conseil. Mehdi y rencontre Ricky Woodford, spécialiste de l'administratif vampirique. Cet étrange personnage au nœud papillon lui prodigue alors de bons conseils.

dimanche 20 octobre 2013

39-Le Conseil Vampirique



"The girl from Ipanema, ai-je annoncé.
-Hein? s'est étonnée Florine.
-Je vois que Monsieur est connaisseur", a répondu Ricky Woodford en se mettant sur la pointe des pieds.
Je trouvais ça amusant d'entendre cette chanson guillerette dans l’ascenseur du Conseil Vampirique. Je m'attendais à de la musique classique, de l'opéra voire même du bon gros métal. Un truc qui colle plus à l'univers fictionnel des buveurs de sang quoi. Ricky a fièrement avoué que c'était lui qui avait choisi the girl from Ipanema. Florine sifflotait, mains dans le dos. La cabine de l'ascenseur n'était pas très grande. Le miroir de la paroi du fond avait visiblement été enlevé mais je voyais mon reflet sur les autres parois dorées. Uniquement mon reflet. J'avais toujours du mal à comprendre ce phénomène. Je m'amusais à passer mon regard du reflet aux vampires et des vampires au reflet. Florine a capté mon petit manège.
"C'est bon on a compris" m'a t-elle dit apparemment vexée.
Alors que la cabine s'arrêtait et que la porte mécanique s'ouvrait je me demandais comment Florine et ses congénères faisaient pour se maquiller sans miroir. Une fois sorti de l'ascenseur j'ai enfin pu découvrir le centre névralgique du Conseil Vampirique. Un immense open space s'offrait à mon regard. Des gens au téléphone ou sur leur ordinateur tout partout. Le long des murs qui constituaient ce grand rectangle bureaucratique il y avait des tas de portes donnant sur des bureaux. Tout était blanc ou beige et baignait dans une lumière tamisée. Ricky s'est avancé et en tendant les bras en croix a déclamé : "bienvenue au sein de l’administration vampirique!"
Il nous a servi de guide, ventant ici les mérites d'une photocopieuse multiformat ou là un logiciel de retouche permettant de créer de fausses photos d'identité (les vampires n'apparaissent pas sur les photos). "De la haute technologie au service des êtres de la nuit" selon lui. Florine passait son temps à saluer des gens. Ils lui parlaient avec une certaine déférence. En revanche ils me faisaient tous la tête. Certains étaient même franchement hostiles à mon égard. Sur mon passage les vampires chuchotaient entre eux. Ils ne devaient pas avoir l'habitude de voir un mortel fouler le sol de leur saint bunker. Florine me répétait des "c'est rien, c'est rien" qui finissaient par m'agacer parce que pour moi ce n'était pas rien justement. Je me sentais en territoire ennemi. C'était par leurs mains que mon dossier de centre thérapeutique pour créatures de la nuit allait passer. Comment espérer une issue favorable s'ils ne pouvaient même pas supporter ma présence? Mais si leur accueil était froid ils restaient des fonctionnaires au service de leur cause et se remettaient rapidement au travail. Ricky nous a conduit dans  une petite salle relativement éloignée de l'open space. Le décor y était plus traditionnel avec ses meubles en bois et ses murs en pierre.
"Si on creuse dans cette direction on atterrit dans la Seine" a expliqué Ricky Woodford en pointant du doigt le mur nord.
Il s'est assis dans un élégant fauteuil recouvert de tissu rose. Florine et moi devant nous contenter de chaises en plastiques à l'assise inconfortable. Il a ouvert le tiroir du bureau devant lui et en a sorti une télécommande. Il a allumé un vidéo projecteur. Du même tiroir il a sorti un ordinateur portable. Apparemment Monsieur Woodford avait tout prévu. Après plusieurs minutes de bidouillage informatique que notre guide commentait en détails ("là je double clique", "et hop un petit copié/collé") un powerpoint est apparu sur un grand écran blanc situé derrière lui.

PROCÉDURE TÉLÉMATIQUE DE DÉPOSITION DE DOSSIER TYPE 25-6b

Le titre m'a fait rire. Ce qui d'ailleurs a troublé Ricky.
"Il ne veut rien dire ce titre, ai-je pouffé
-Bah...bah si. Procédure télématique de déposition de dossier type 25-6b, a répondu Ricky.
-Bah oui Psyman, procédure télématique et machin chose" ajoutait Florine sur le ton de l'ironie que n'a pas compris Ricky.
Pendant l'heure qui a suivi mon cerveau a subi un harcèlement administratif insupportable qui a fini par m'anesthésier. Le powerpoint enchaînait les conseils pour remplir chaque document nécessaire. Et quand je dis chaque c'est CHAQUE. Le Conseil Vampirique devait être nostalgique de l'époque communiste. Je prenais mollement des notes tandis que Florine, elle, griffonnait des pages et des pages. Elle poussait des "hourra!" à chaque page de la présentation informatique. J'espérais que c'était de l'ironie. Ou alors les vampires étaient plus étranges que je ne le pensais. Je me suis réveillé au moment où Ricky a abordé la question de la présentation devant les sages du Conseil. Apparemment une fois mon dossier retenu je passais devait une sorte de jury composé de vampires très influents. Ricky égrainait les choses à ne pas faire ou ne pas dire devant eux. Je ne pouvais à peu près rien faire. Si les vampires de l'open space n'arrivaient pas à me blairer quel accueil me réserveraient les sages? Je commençais à suer d'angoisse. D'autant plus que Florine n'aurait pas le droit d'être présente lors du grand oral. Après cinquante deux pages powerpointées Ricky a éteint le projecteur.
"A chaque présentation j'ai comme des picotements de plaisir dans les bras, aventure présentationnelle quand tu nous tiens!" a t-il dit en posant la télécommande sur le bureau.
Florine m'a fièrement montré ses notes ainsi que les petits dessins qui les illustraient.
"Ça c'est toi, m'a affirmé la buveuse de sang en pointant son doigt sur un bonhomme moche en fil de fer avec une tête énorme.
-C'est pas un arbre ce truc? lui ai-je répondu perplexe devant son manque évident de talent graphique.
-C'EST TOI!" insistait-elle en tapant du doigt sur son œuvre.
D'un signe de la main je lui ai dit de laisser tomber. Décidément Florine était nulle pour les arts.
Ricky nous a poliment reconduit dans le hall d'entrée. J'ai encore du affronter les regards désapprobateurs des vampires en costumes et tailleurs. Le silence qui se faisait quand j'entrais dans l'open space était impressionnant. Tout aussi impressionnant était le bruit qui reprenait d'un coup.
"The girl from Ipanema...encore? ai-je fait remarquer à Ricky en remontant en ascenseur.
-Encore et toujours", m'a répondu le fonctionnaire en souriant.

samedi 12 octobre 2013

38-Here comes Ricky Woodford


Le banc en bois sur lequel j'étais assis commençais à me faire mal. J'étais surpris par la présence d'un tel siège dans cet immense hall cossu. La pièce semblait être un rond parfait. Son périmètre était constitué de piliers d'une matière que je supposais être du marbre. Le plafond était d'une hauteur vertigineuse. Et de son centre descendait un lustre massif. C'était la seule source de lumière. Les grandes fenêtres étaient recouvertes de papiers noirs obturant. Sous le lustre, au milieu de la pièce, un comptoir d'accueil derrière lequel était assise une jeune femme au teint blafard. Elle avait tout du look stéréotypé de la secrétaire. Les cheveux tirés en arrière se terminant en queue de cheval. Un chemisier blanc recouvert d'une veste noire et un tailleur. Sauf que c'était une vampire. Je les reconnaissais facilement maintenant. Avec leurs veines ultra visibles dans le cou, leur peau blanc transparent et leurs dents pointues qui apparaissaient au moindre sourire. Florine tapotait du doigt sur le comptoir. Elle plaisantait avec la secrétaire mais d'où j'étais je ne pouvais avoir les détails de leur conversation. Je bougeais d'une fesse à l'autre sur mon banc. Il devait provenir d'une église et sa dureté le rendait à coup sûr à l'épreuve d'une explosion thermo nucléaire. Je caressais ma cravate noire. "Mets une cravate". Encore un conseil farfelu de Florine. Je me trouvais élégant. Les occasions de mettre une veste et une cravate étaient peu nombreuses. J'avais même nettoyé mes grosses chaussures. La vampirette était fière de moi. Jamais je n'aurais imaginé que derrière une porte imposante du quartier latin se cachait un hôtel particulier qui accueillait en son sein le Conseil Vampirique. Je m'étais promené un nombre incalculable de fois dans le coin sans jamais avoir soupçonné une seule seconde qu'au détour d'une rue s'étaient regroupées toutes les forces vives des vampires de Paris. En y repensant ces filles que je prenais pour des étudiantes anorexico-bobos de la Sorbonne étaient peut être des vampires. Alors que mon cerveau s'emplissait de pensées autant excitantes que perturbantes Florine s'est tournée vers moi et m'a fait un signe le pouce levé qui voulait dire quelque chose comme "c'est ok!". Elle a signé un truc et elle est revenue vers moi.
"C'est bon, c'est réglé, tu es autorisé à fouler le saint sol du Conseil Vampirique, m'a t-elle annoncé triomphalement ponctué d'un sourire ironique.
-Vous êtes trop bons, lui ai-je répondu en m'inclinant.
-Tu vas LE rencontrer.
-LE? Qui?
-Ricky Woodford himself pardi!"
Sa voix aiguë résonnait dans le hall, faisant se lever d'interrogation le menton de la secrétaire vampirique. Une porte massive face à nous, entre deux colonnes, s'est ouverte. Florine s'est retournée d'un bond.Un petit homme grassouillet à lunettes est entré. Il s'est approché de nous d'un pas sautillant en se touchant le nœud papillon. Il portait des bretelles et un vilain pantalon beige qui lui montant jusqu'au dessus du nombril. Il s'est arrêté à deux mètres de nous. Il a mis ses mains dans le dos et se surélevant sur la pointe des pieds il s'est adressé à nous.
"Bien le bonjour chers visiteurs. Je suis Ricky Woodford, votre guide dans le passionnant monde de l’administratif. Je crois qu'il y a ici quelqu'un qui a un dossier à monter? Le valeureux!
-Euh oui c'est moi, enchanté", ai-je répondu en me levant rapidement, les fesses paralysées par de trop longues minutes passées sur le banc.
En lui serrant la main et en échangeant les politesses d'usage je me suis aperçu qu'il n'avait en rien l'accent américain. Il avait cette voix nasillarde caractéristique des actualités des années cinquante. Il a ensuite salué Florine d'un hochement de tête.
"Vous n'êtes pas un vampire mais pour moi ça ne change rien vous savez. Qu'il soit mortel ou non j'accompagne toujours un demandeur de dossier jusqu'au bout.Tel un demi-lune pour Indiana Jones je guiderai votre main pour qu'elle coche la bonne case et vous rappellerai que l'annexe A42 est à photocopier trois fois et non deux depuis 1999."
J'écoutais la diatribe administrative qui sortait de la petite bouche rouge vive du petit homme. Sa jugulaire battait en rythme. Je me demandais si ce Monsieur Woodford n'était pas aussi fou que Sacha.
"Veuillez me suivre chers explorateurs du papier carbone et de l’agrafeuse. Un dossier n'attend pas!"
A ces mots Florine a levé les poings au ciel en criant "yes!" comme si elle venait de réussir son bac. Je ne voyais pas ce qu'il y avait d'excitant là dedans. Ricky s'est rapidement dirigé vers la porte par laquelle il était arrivé. La petite vampire lui a emboîté le pas. Elle s'est retournée vers moi me pressant de les suivre. J'ai pris la chemise cartonnée que j'avais posée sur le banc et je suis rentré dans la danse de la bureaucratie vampirique.

samedi 5 octobre 2013

Patient : Robert. Entretien : 4


A ma grande surprise Robert n'est pas dans son local EDF mais dehors, sur le bord de quai, accompagné par Steeve. Le zombie tient (approximativement) une guitare sèche. Le vampire assis à ses côtés tente de lui enseigner un accord. C'est ici que je mène l'entretien, en présence de Steeve donc.

Je me rends rapidement compte que le zombie a la mâchoire rafistolée avec un fil de fer (par Steeve). Sa diction est pénible à l'écoute. Steeve m'aide à comprendre les propos de Robert. Robert me dit que le vampire lui rend souvent visite, plus que Florine. Il vient le chercher dans le local et ils se posent près de la Seine pour jouer de la guitare. Le zombie dit que c'est la première fois qu'il trouve de l'intérêt dans quelque chose depuis son "réveil" dans le cimetière. Il dit que sans le pique nique il ne se serait jamais autant rapproché du vampire musicien. Il me remercie pour ça. Il dit sortir de son local quasiment chaque soir. Laissant derrière lui sa putride famille. Il se dit "téméraire" d'oser sortir. Mais il préfère le faire en compagnie de Steeve ou de Florine (qu'il dit moins voir). Il dit qu'il a envie de revoir les étoiles, comme à Meudon. Je lui dis qu'on pourrait organiser une nouvelle sortie. Néanmoins son optimisme de début d'entretien laisse place à un discours franchement dépressif. Il dit que depuis plusieurs semaines il a remarqué qu'il se décompose plus vite qu'avant. Pire : il s'en rend compte. Il avait déjà parlé de cela, sa prise de conscience de son état grandissant. "Je deviens de plus en plus intelligent, je comprends ce que me dit Steeve mais je m'aperçois de mon état corporel...et j'ai peur" Robert se décompose gravement. D'ailleurs la guitare qu'il tente de tenir est recouverte d'éclaboussure de chair. Je croise le visage grave de Steeve à ce moment. "Je crois que je meurs" dit Robert. Même s'il précise qu'il sait qu'il meure depuis qu'il est "comme ça". Mais là "quelque chose change". Je lui demande comment on pourrait l'aider. Il dit qu'on ne doit rien changer. Je lui parle de mon projet d'accueil nocturne. Il est intéressé. Steeve se propose de l'accompagner quand ce sera en place.

samedi 28 septembre 2013

36-"Le centre sanglant"


"Si ça peut te rassurer je ne compte pas revoir Sacha en entretien, en tout cas pas comme toi ou Robert. Il est suivi dans le circuit classique par le docteur N. Pas besoin que j'interfère dans sa prise en charge individuelle. En revanche...
-J'ai rien compris, m'a interrompu Florine en tournant la tête de droite à gauche frénétiquement.
-Qu'est ce que tu n'as pas compris?
-Pourquoi tu ne vas pas suivre Sacha?
-Parce qu'il est suffisamment humain pour avoir un suivi psy dans la journée, avec des médicaments normaux et il n'a pas besoin d'être vu en secret par moi au fond d'une grotte ou dans un sous sol EDF. Tu devrais être contente d'ailleurs.
-Pas faux, a acquiescé la vampire en mordant dans son burger.
-Néanmoins je veux lui laisser la possibilité de venir nous voir s'il s'ennuie, surtout sous sa forme loup garou.
-Ça se complexifie, s'est sentie obligée d'ajouter la mangeuse de viande sanguinolente.
-Dis moi, tu comptes m'interrompre souvent?
-Désolée, désolée, a dit la vampirette en s'inclinant vers la table.
-Je disais donc que je veux lui laisser, à lui et à d'autres, la possibilité de me voir mais surtout de se rencontrer entre eux. Au moins une fois par semaine, la nuit. Comme un temps d'accueil dans un Centre d'Accueil Thérapeutique à Temps Partiel, un CATTP. On discuterait, on prendrait un café...ou du sang...ou autre chose. On jouerait aux échecs. Bref, un temps d'accueil.
-J'aime l'idée mais tu ne comptes pas faire ça chez toi j'espère, sinon ça va être un sacré foutoir.
-Bien sûr que non. Je n'ai pas trop envie que Robert perde un de ses membres sur mon canapé.
-Très spirituel.
-Très. Non et c'est là que tu interviens. Il nous faut un local. Quelque chose de discret dont on peu se servir la nuit. De préférence avec un accès par le toit, pour Jeanne.
-Tu me prends pour un agent immobilier? s'est étonnée Florine.
-Non, je pensais à tes liens avec le Conseil Vampirique. Peut être pourrais tu intercéder en ma faveur pour dégoter ce genre d'endroit.
-Le premier centre d'accueil pour les êtres de la nuit mal dans leur peau, sponsorisé par le Conseil. C'est juste TROP COOL!"
Elle serrait les poings et les agitait comme si elle tapait sur sa batterie. Elle continuait à scander des "trop cool" qui attiraient les regards des deux autres clients et du type derrière son comptoir.
"Doucement Florine, on est pas seuls ici.
-C'est trop cool, a t-elle alors lâché en chuchotant, les mains en porte voix.
-Ok, c'est cool, mais est-ce que tu peux m'aider?
-Ça ne dépend pas de moi, mais du Conseil.
-Tu vas les voir?
-Non.
-Non? lui ai-je répondu autant surpris que vexé.
-Non, JE ne vais pas les voir. ON va les voir."
J'ai sursauté.
"Comment ça on?
-Un projet ne peut être soutenu que par son auteur. C'est comme ça que ça fonctionne. Tu devras plaider ta cause devant le Conseil.
-Mais je ne suis pas un vampire! Ils ne vont même pas me laisser entrer.
-T'inquiète. Même si tu peux potentiellement être entouré de vampires hostiles qui, en d'autres temps, t'auraient saigner à blanc, ils t'écouteront. Ils n'aiment pas les mortels mais ils savent qu'ils ont besoin d'eux, de toi.
-Mais ça se passe comment? Il y a un dossier à remplir et tout?
-Bien sûr que oui, on est en France..."
La petite vampire m'expliquait dans les grandes lignes les démarches administratives qui m'attendaient : photocopies, lettre de motivation, dossier, grand oral, réunion du service social du Conseil et j'en passe. Mais un nom ressortait du lot : Ricky Woodford. Apparemment c'était LE personnage central de la chaine administrativo-cryptique à laquelle serait confronté mon projet.
"Ça ne sonne pas très Français ça, Ricky Woodford, ai-je fait remarquer à Florine
-Il ne l'est pas Sherlock. Il est Américain, un vampire installé à Paris depuis les années vingt. C'est un pro de la paperasse. C'est lui qui te fournira les documents à remplir et qui te guidera dans les démarches. Tu verras c'est...un personnage."
A dire vrai tout cela ne me faisait pas vraiment peur. Ça me gonflait surtout. Je me rappelais la fois où j'avais voulu renouveler ma carte d'identité. Un coup c'était la photo qui n'était pas aux normes, un coup c'était la mairie qui était fermée, un autre il me manquait une photocopie. Moi qui pensais que Florine aller tout régler au mieux par sa verve, au pire par un coup de pied retourné je me fourrais le doigt dans l’œil jusqu'au gros orteil.
"Tu sais Florine, ce qui va poser surtout problème c'est Sacha.
-Non, déjà ce qui va te poser problème c'est de sentir la chair fraîche"
Et elle s'est mise à pouffer de rire mimant des pistolets avec ses pouces et ses index. Devant mon air dédaigneux elle a poursuivi sa philosophique réflexion.
"Mais oui, Sacha...ça risque de ne pas passer. Demander au conseil vampirique de fournir des locaux et des moyens pour accueillir un loup garou, soit l'ennemi par excellence des vampires c'est casse gueule. Du coup si tu veux mon avis : ne parle pas de loup garou lors de ta présentation du projet. Jamais.
-Ça finira par se savoir, ai-je dit entre deux bouchées de pancakes.
-Il faudra tout faire que ce ne soit pas le cas alors."
Nous avons encore parlé de longues minutes de mon idée de structure d'accueil nocturne. Si dans mon cas les questions administratives me retournaient déjà le cerveau pour Florine c'était le nom qui importait. Elle écrivait sur la nappe en papier tout une liste de mots. "Noctiboat", "le centre sanglant" ou encore "le trépassage". Ils étaient tous plus nazes les uns que les autres. Mais ne voulant pas la vexer je lui ai fait remarquer qu'il se faisait tard et que j'allais devoir rentrer. Dehors la pluie avait cessé. Le bitume mouillé reflétait les lumières des néons et des réverbères. Après avoir réglé et assisté à un énième geste-de-la-tête-de-connivence j'ai ouvert la porte à Florine et nous sommes sortis de A.I.P. La vampire a baissé légèrement la visière de sa casquette kakis. Je ne voyais plus ses yeux. Son débardeur léger me donnait froid. Je montais la fermeture de mon manteau jusqu'en haut et me recouvrais la tête de ma capuche. J'avais l'impression d'être un astronaute tandis que Florine me faisait penser à Sarah Connor dans Terminator 2. Nous avons pris la direction du métro. 
"T'as vraiment de bonnes idées Psyman.
-C'est le talent ça"
Ça a fait rire la Sarah Connor de poche. 
"Je te contacterai pour rencontrer Ricky
-Tu l'appelles Ricky? C'est un intime.
-Nan, j'crois pas" a répondu la vampirette en se pinçant le nez.
Nous sommes arrivés sur la place devant l'université Paris 7. Florine s'est arrêté devant les marches de la fac.
"Dis, je suis la seule à penser que ça ressemble à un château fort" m'a t-elle dit en pointant du doigt le campus.


mardi 27 août 2013

35-A.I.P


Alors que la flotte s'acharnait sur le tissu imperméable de mon parapluie je me posais cette même question qui me venait à l'esprit à chaque fois que je me trouvais face à l'université Paris 7, dite Jussieu : "c'est moi ou l'architecture s'inspire de celle d'un château fort?" Pour moi tout y était. L'entrée avec ses escaliers en pierre ressemblait forcément à un pont levis. Les tranchées tout autour du campus étaient des douves. Et la grande tour administrative ne pouvait être qu'une référence flagrante à un donjon. Cette université avait été la mienne pendant cinq ans. J'étais un peu chez moi ici. Je me sentais quelque peu nostalgique. Et pourtant il n'y avait pas grand chose à regretter. Les amphis poussiéreux aux bancs en bois qui vous laminent les fesses ou les sandwiches au thon dégueux achetés dans la cafet' glauque du sous sol? Non merci. Peut être que la pluie déchirant ce début de nuit froid de novembre me rendait légèrement dépressif. Peut être était-ce Florine...
La vampirette me faisait la tête. Elle n'avait pas apprécié ma compassion pour le loup garou psychotique. Et j'avais du par la même occasion me mettre à dos bien des buveurs de sang. Nous n'avions pas débriefé l'entretien et nous étions rentrés chacun de notre côté en pleine nuit au sortir du bunker de Meudon. Mais je devais la voir, j'avais une idée. Au téléphone je lui avais proposé de venir chez moi. 
"Nop, AIP! j'ai faim, m'avait-elle rétorqué.
-AIP?
-Ouais, pour America In Paris, un diner rue des Écoles. Le proprio est un vampire et les serveurs du soir également. 
-Un diner pour vampires?
-Nan, un diner avec des vampires, mais un diner quoi. Tenu par un vampire américain. 22h, devant le AIP. Ok?"
Avant de sortir affronter la nuit pluvieuse parisienne j'avais fait un tour sur le net pour voir la carte du fameux AIP. Ça avait l'air tentant. Je ne voyais rien de sanguinolent. Mais l'Antre, cet étrange bar des Halles, m'avait appris qu'il y avait toujours une carte alternative pour les créatures de la nuit, TOUJOURS. Laissant derrière moi mes rêveries d'ancien étudiant j'ai remonté la rue des Écoles. Je suis rapidement arrivé devant le restaurant. J'étais déjà passé devant plusieurs fois auparavant sans jamais le remarquer. Et pourtant la devanture arborait un énorme diner rouge clinquant. Sur la porte il y avait une grosse pancarte open. Mais pas de Florine. Après avoir essuyé la buée sur la vitre j'ai regardé à l'intérieur. Une lumière tamisée, un bar, deux clients dans le fond, un juke-box, des banquettes rouge en cuir et, sur l'une d'elle, à droite de la porte, Florine. Je suis entré et un type à l'air blafard a hissé la tête du zinc. Il devait être en train de ranger des cartons (ou de dépecer un cadavre). Il m'a fait un léger signe de la tête. Encore ce truc de vampires. Peut-être que les êtres de la nuit étaient atteints de t.o.c. J'ai rejoint Florine. Elle venait de se mettre deux pailles dans le nez.
"Salut Psyman.
-Sympas les pailles.
-Je respire mieux comme ça"
Sur ces mots elle s'est mise à inspirer et expirer fort. J'en avais mal à la tête pour elle. 
"J'ai faim!" s'est-elle exclamée en réajustant sa casquette militaire à l'arrière de laquelle sortait ses cheveux bouclés en queue de cheval. Elle portait un débardeur léger. Je lui ai fait remarquer qu'elle ne devait pas passer inaperçu ainsi vêtue un soir de novembre. Elle m'a répondu un "Fuck!" cachée derrière la carte du menu dont ne dépassait que le haut de son visage à partir des yeux.
"Oh c'est pour rire! m'a t-elle dit ponctué d'un jeter de pailles en ma direction.
-Garde tes cochonneries pour toi, ai-je fait en les repoussant. Bon, tu prends quoi toi? Malgré l'heure tardive je vais goûter les pancakes au sirop d'érable.
-Moi je veux un Burger R.
-Laisse moi deviner : un truc plein de sang frais?
-Yes!"
Elle a signé sa réponse en levant la carte, ce qui a attiré le serveur surgi de nulle part. Et encore ce fichu signe de tête. Il a pris la commande et est parti en cuisine. Les deux autres clients au fond de la salle n'avaient pas l'air d'être des vampires. Je me demandais s'ils savaient qu'ils étaient entourés de buveurs de sang. En attendant notre nourriture Florine est restée étrangement silencieuse. Une Florine silencieuse ça m'inquiétait. Elle regardait la vitre criblée de gouttes. J'en ai fait autant. Ça avait un effet hypnotique.
"Tu sais...Sacha...c'est surtout un grand malade, lui ai-je dit pour rompre la glace.
-Je sais.
-C'est au mieux un grand original au pire un danger pour lui-même.
-Je sais.
-Il ne représente pas un danger pour les vampires...ni pour toi
-Je sais, a t-elle presque soupiré. C'est autre chose". 
Elle s'est tournée vers moi, les yeux plus rougis que d'habitude.
"Je me dois de protéger les miens. Même s'il faut franchir certaines lignes. Il y a longtemps j'ai..."
A ce moment là le serveur est revenu avec nos plats. Florine s'est redressée sur la banquette et a retrouvé son sourire tout en dents pointues. J'étais décontenancé car je savais qu'elle était sur le point de me révéler quelque chose d'important. Je notais ça dans un coin de ma tête pour ne pas manquer de le lui rappeler lors de notre prochain entretien. Bizarrement ma faim nocturne s'était considérablement atténuée et lorsque je considérais les trois énormes pancakes recouverts de sirop qui venaient d'être déposés devant moi j'ai soufflé pour me donner du courage. Le burger de la petite vampire ressemblait à un burger lambda. Sauf quand elle l'a pris à pleines mains et a croqué dedans. De burger il n'en avait que le nom. C'était un steak haché  sanglant entre deux tranches de pain. Le sang a coulé le long de son menton. Elle s'est empressée de rattraper la goutte fuyante du bout du doigt. Devant tant d'hémoglobine j'ai eu un haut le cœur en entamant le contenu de mon assiette.
"Miam, miam, miam, se croyait obligée de scander Florine.
-Tu te régales on dirait. Je crois que je ne m'y ferais jamais.
-Si tu veux je peux sauter au cou des deux clients là bas et boire directement à la source.
-Très drôle.
-Plus sérieusement, tu voulais me voir pourquoi?" m'a t-elle demandé en s'essuyant la bouche humide de sang avec une serviette en papier.